La tapisserie

Après avoir mis son art pictural au service de la fresque, du vitrail, de la mosaïque, de la céramique, après avoir été ensemblier il restait à Guillonnet à explorer l’art de la tapisserie.

La manufacture de Beauvais s’était spécialisée depuis le XVIIIe siècle dans la fabrication du mobilier, rembourrage de chaises, canapés, cadres… La manufacture des Gobelins, comme celle d’Aubusson, était restée spécialisée dans la fabrication des grandes tapisseries murales (1).

C’est Jean Ajalbert (2), directeur des Manufactures de Beauvais, qui semble amener Guillonnet à la tapisserie. Ajalbert renouvelle l’art de la tapisserie à Beauvais en faisant appel aux artistes peintres contemporains qu’il apprécie et dont Guillonnet fait partie.

C’est dans ce dernier cadre qu’Ajalbert commande en 1930 à Guillonnet une garniture de fauteuil sur le thème « les colonies » destinée au décor du nouveau trône de l’empereur d’Annam (Indochine) voulu par la France.

Guillonnet était l’un des mieux introduits pour dessiner le trône du nouvel empereur d’Annam, Bao Daï, depuis ses prestations fournies pour les décors du Pavillon des Colonies (réalisation de deux plafonds dont l’un sera récompensé), lors de l’Exposition Universelle de 1900, mais surtout grâce aux relations privilégiées que Guillonnet entretînt avec l’empereur d’Annam, Khai Dinh (père de Bao Dai), lors de la visite en France de ce dernier en 1922, à l’occasion de l’Exposition Coloniale qui se déroule à Marseille (3).

Réalisé à la Manufacture de Beauvais, ce trône fut monté par MM. Eric Bagge et Pellissier, et tissé par MM. Het, Radel et Dujardin.

A droite le trône de l’Empereur d’Annam, à gauche l’un des fauteuils destinés aux Conseils des Ministres
(photo publiée le 11 août 1935 par le « Dimanche de la Femme »)

Ce trône a été exposé lors de la treizième « Saison d’art » de la manufacture de Beauvais du 3 avril 1931 jusqu’à une date non déterminée. En effet, ce trône ne put être exposé jusqu’au 5 octobre 1931 comme prévu, Ajalbert préférant l’exposer à partir du 6 mai de la même année à l’Exposition Coloniale de Paris (Porte Dorée et bois de Vincennes) et cela jusqu’au 15 novembre.

Ajalbert explique à Robert Pimienta pour Paris Presse (édition du 26 février 1930) : "L'idée ne pouvait point ne pas me venir de faire participer à Vincennes la manufacture constituée à Beauvais par Colbert qui fut notre premier grand ministre des colonies et de la marine en même temps que du commerce, de l'industrie et des Beaux-Arts". "Beauvais pourra montrer à l'Exposition coloniale l'unité indivisible de la France à travers le passé glorieux d'une histoire plus que millénaire comme parmi les étendues immenses d'un empire qui compte cent millions de l'élite humaine."

Ajalbert complétait en parlant du trône : "... je n'ai pas voulu que le président de la République eût, comme cela s'est passé aux Arts Décoratifs de 1925, à s'asseoir sur un anachronique siège Louis XV; nous avons donc exécuté ici un fauteuil "Les cinq parties du monde" d'après guillonnet qui pourrait accueillir plus valablement les souverains exotiques attendus pour cette colossale manifestation." "Sur le dossier de ce siège, les quatre parties du monde extra-européen paraissent jouer aux quatre coins autour d'un centre occupé habilement et non sans élégance, par le motif R.F. qui figure la République."

A la fin de l’Exposition coloniale, ce trône fut acheminé au Palais de la Suprême Harmonie de Hué.

Palais de la Suprême Harmonie à Hué

Après son éviction de la Manufacture de Beauvais, Ajalbert avec grande amertume se plaisait à raconter cette anecdote d’abord dans « Les Annales Coloniales » (16 février 1937) puis dans « Le Journal » (27 avril 1938). Citons sa version des Annales, la plus détaillée :

« Le pavillon de l'Indochine exposait un fauteuil des colonies d’après Guillonnet. Oh ! Lyautey n'était pas pour la tapisserie neuve, aux couleurs saignantes, mais quand je lui exposai le ridicule de faire asseoir l'empereur d'Annam et le président de la République, à l'Exposition Coloniale, sur des fauteuils loués à Belloir par notre inénarrable Mobilier national, il tirailla sa moustache.
« - Sacré Ajalbert ... il pense à tout ...
« J'étais fier de ses approbations et de ses bourrades comme les grognards à qui l'Empereur pinçait 1'oreille.
« J'étais dans la salle avant l'heure, - déjà remplie. J'entendais les réflexions des arrivants sur le siège imprévu et jouissais de la curiosité des gens, quand quatre hommes, comme à un changement de décor, jadis au Théâtre-Français, enlèvent le fauteuil, le remplacent par un siège de l'Administration.
« Je cours aux coulisses où, stupéfait, notre employé de la Manufacture me raconte tout un débat, le Protocole ...
« Les tambours, les clairons, la Marseillaise! ... Le président arrivait ...
« - Oh non de D...
« Et le jeune homme qui nous représentait, M. Fauqueux … empoigne le fauteuil évincé, le reporte sur l'estrade, à l'instant où s'avançait le cortège officiel ...
« Ainsi, à l'Exposition Coloniale, le président de la République put s'asseoir sur un fauteuil de circonstance.

« Du Courteline ! va-t-on dire. Mais non, ce n'est pas drôle. C’est tragique. »

Séance inaugurale de l’Exposition Coloniale où Gaston Doumergue s’exprime devant le trône de Bao Da

Dans « Le Journal » il concluait : « … mais le Mobilier national continue à exclure le R. F. et le tricolore qui après 1914-1918, ont peut-être droit, entre le drapeau blanc et le drapeau rouge, à quelque place comme emblèmes légitimes de la France. »

Collections du Mobilier national « Elégance et modernité 1908-1958 »
Exposition à la galerie des Gobelins du 4 mai au 26 juillet 2009
Fauteuils de la Salle du Conseil de l’Elysée (1927-1933)

Tant le thème des colonies imposé à ce décor que le sigle « RF » de la République française, voulu par Ajalbert, témoignent du rôle réduit que devait jouer l’empereur d’Annam, Bao Daï, au sein de l’Indochine, avec comme rare prérogative celle du rendu de la justice coutumière au nom de la République Française.

Arrivée de l’empereur Bao Daï à l’Exposition Coloniale

Etude pour le carton de tapisserie
(collection privée)

Trône de l’empereur d’Annam

 


L’empereur Bao Dai sur son trône (photo parue dans Beaux Arts du 10 mars 1934)

Ajalbert a 70 ans lorsqu’il est évincé de la Manufacture de Beauvais le 1er janvier 1934. Son âge pouvait justifier cette décision. Ce qui le rend amer, c’est d’être remplacé par Guillaume Janneau (1887-1981), directeur du Mobilier National depuis 1926, dont il a toujours critiqué les choix stratégiques. Il est vrai que Janneau avant sa nomination au Mobilier National avait déclaré « la tapisserie est l’un de ces métiers devenus sans objet qui se survivent à eux-mêmes, comme les langues mortes ».

Mais Janneau est un homme curieux de tout et un chercheur, un homme hors du commun. De son poste au Mobilier National il suit avec attention la politique qu’Ajalbert mène à la Manufacture de Beauvais. Peu à peu il y adhère et la reprendra quand il en sera devenu le directeur et l’étendra même aux autres manufactures quand il élargira son pouvoir sur l’ensemble de celles-ci (Gobelins et Aubusson en 1937, Sèvres en 1940). Il fera travailler ainsi Jean Lurçat et Marcel Gromaire pour la Manufacture d’Aubusson. Dans l’histoire de nos manufactures, Janneau sera le seul à obtenir un tel pouvoir.

En 1937, Janneau, à la tête de toutes les filatures, écrit à Georges Huisman, directeur général des Beaux-arts : « Il ne convient pas d’être timide, il convient de chercher les manifestations les plus expressives, les formules artistiques qu’on sait défendues par des hommes de foi et de talent et loin de chercher des esprits conciliateurs et médiocres, il convient de suivre dans ce domaine la pensée de Delacroix qui écrivait qu’il faut toujours parier pour le génie. » Ajalbert peut être rassuré !

Janneau va néanmoins révolutionner l’art de la tapisserie dans deux directions :

Fort de son expérience passée à la tête du Mobilier National où il a pu constater les dégâts que provoquaient les pigments artificiels introduits depuis la Révolution française dans la confection des tapisseries et dont les couleurs se dénaturaient avec le temps, il va imposer le retour aux pigments naturels. La gamme sera moins large, mais les couleurs seront tenaces. Pour cela, il fallait reprendre la culture de plantes tinctoriales depuis longtemps abandonnée (pour exemples, la garance dans le Vaucluse, la gaude dans l’Orne et le sud algérien, le pastel dans l’Albigeois …). Une palette de 120 gammes est ainsi constituée et appliquée dès 1939 dans l’ensemble des manufactures.

Par ailleurs, il élève ses maîtres lissiers au statut d’artiste. Il impose aux peintres-décorateurs qu’il privilégiera de respecter la liberté d’interprétation des lissiers. On ne reproduira plus des tableaux, on fera de la tapisserie. « Traitez le tout en décorateur plus qu’en peintre » écrira Janneau à André Lhote le 25 mai 1940.

Guillonnet est un peintre qui fut décorateur toute sa vie. Il avait sa place pour qu’on lui confie des commandes. Il fut présenté à Janneau par Lucien Jonas (4).

Guillonnet présenta au Salon des Artistes français en 1933 des cartons (un triptyque ?) pour une esquisse de tapisserie « L’adoration des mages ». On ne dispose pas de visuel de ces cartons mais « La Croix » du 16 mai 1933 nous précise que celui-ci contient des anges balançant l’encensoir. Pour quelle manufacture ces cartons ont-ils été réalisés ? Peut-être s’agit-il des Manufactures d’Aubusson.

Il est certain que Guillonnet a réalisé au moins un carton pour les manufactures d'Aubusson "Le goûter dans le jardin" réalisé par Braquenie et Cie et exposée lors de l'Exposition universelle de Paris en 1937 au sein du Pavillon Limousin-Marche-Quercy-Périgord (5).

Le goûter dans le jardin – (photographie d'époque)

En 1939, c’est la Manufacture des Gobelins qui lui confie la commande de la Faculté des Sciences de Paris pour la réalisation de trois cartons de tapisserie autour du thème imposé de la science et de la pensée. Ces cartons exécutés au début des années 40 n’ont été livrés par Guillonnet qu’en 1942 (6).
- Les maîtres de la science (3,70*5,80 m)
- Glorification de la pensée (3,50*5,00 m)
- Ecusson de la pensée (3.00*3,75 m)

Du 17 décembre 1943 au 8 février 1944, une grande exposition est organisée au musée de l’Orangerie pour présenter les « Cartons et tapisseries modernes des Manufactures nationales » au bénéfice de l’Entraide des Artistes. Guillonnet y est présent dans la grande salle octogonale avec son carton « Les Maîtres de la science ».

Cette exposition permet à Janneau de définir la politique artistique qu’il a mené à la tête de la manufacture des Gobelins : « C’est en 1937 que nos premiers cartons modernes établis non pas pour être copiés, mais librement interprétés au moyen des teintes naturelles, ont été peints ». Janneau affirme plus loin qu’il ne demande aux peintres de cartons que de grandes indications franches « qui seront développées par nos gammes limitées de tons solides ».

En dehors des commandes du gouvernement de Vichy, aucun de ces cartons ne furent tissés par les manufactures, ni pendant la guerre, ni après.

Après la guerre, Janneau est mis à la retraite d’office. Il n’avait que 57 ans. Toutes les archives de Janneau ont été confiées aux Archives Nationales. On y découvre de nombreuses pièces de procédure d’un procès qu’il engagea contre l’Etat pour mise à la retraite irrégulière. Curieusement il n’y a pas de jugement final. Cette procédure s’est-elle achevée sur un accord amiable ?

Antoine Behna (7) avait créé en 1942, par passion, les Ateliers de Rénovation de la Tapisserie (ART). Jeanneau, libre de tout engagement, en est devenu à la même époque le conseiller technique.

Janneau, reprenant ses grandes idées qu’il avait mis en pratique au sein des manufactures nationales, déclarera en 1950 : « L’Atelier des Rénovateurs de la Tapisserie que M. Antoine Behna créa voici huit ans, avec un cran vraiment extraordinaire, cet atelier n’approuve pas la formule de la tapisserie peinture. Il en redoute les défauts essentiels qui sont, du point de vue technique, l’obligation d’employer un très grand nombre de couleurs où comptent beaucoup de tons faibles, donc fragiles, et, du point de vue spirituel, la démission du licier devant le peintre ». Le peintre cartonnier avait bien sûr pour lui une très grande importance, et il poursuivait en précisant que la participation du licier « dans l’élaboration d’une tapisserie n’est pas celle d’un modéliste, mais d’un poète ».

Janneau apporta avec lui un certain nombre de cartons non réalisés par la manufacture des Gobelins. Est-ce la contrepartie obtenue par lui à l’occasion de son procès contre l’Etat en contestation de sa mise à la retraite d’office ?

Le fait est que les cartons commandés pour la Faculté des sciences de Paris à Guillonnet furent en définitive tissés par les maîtres liciers des ateliers ART.

La politique des ateliers ART fut de confier successivement les cartons à différents maîtres liciers ce qui permettait de comparer l’apport de chacun à la tapisserie obtenue. Toutes ces tapisseries ont donc été réalisées à deux voire huit exemplaires (cas extrême).

Lorsque les cartons de Guillonnet furent tissés, Georges Turpin, critique d’art, pouvait écrire « il est probablement le dernier peintre vivant susceptible d’entreprendre et de réaliser des compositions à multiples personnages, aussi considérables que ses derniers cartons de tapisserie pour la Faculté des Sciences, et de plier son talent aux exigences du mur, à celles du sujet et aux impératifs de la décoration ».

La réalisation des « Maîtres de la Science » fut confiée à J. Cochery, ancien chef d'atelier de hautes lisses aux Gobelins.


Les maîtres de la science (collection particulière)
« En proie aux tourments de l'Inconnu ils entretiennent au long des âges le feu de la Recherche »

 Maurice Pestel, dans le numéro de Noël 1968 de La Presse Médicale (8), nous emmène avec une grande pédagogie à la découverte de la tapisserie de Guillonnet :

« Pour en faire l'inventaire, le mieux est peut-être de la parcourir du regard et de mener avec méthode ce périple scientifique.

« Du haut de leurs stèles où ils sont immortalisés, trois personnages contemplent la scène: Newton à gauche, Galilée au centre et Pascal à droite. Le regard s'arrête ensuite avec étonnement sur un enfant perdu dans cet aéropage de savantes personnes. Cet enfant est James Phipps, le premier vacciné de l'histoire, et par Jenner (1749-1823) qui le tient commodément entre ses genoux ...

« Tout proche de Jenner, la figure éclatante de Pasteur (1822-1895) domine un lot de personnages groupés autour de lui. A sa droite, campé dans sa robe de professeur au Collège de France: le profil vigoureux de Claude Bernard (1813-1878), père de la médecine expérimentale et de la physiologie moderne. Derrière lui, tenant le dossier de son siège, se trouve Henri Becquerel (1852-1908), fils et petit-fils de savants, lui-même titulaire du Prix Nobel pour ses travaux sur la radioactivité. A gauche de Becquerel, en blouse et toque blanches, ce visage souffreteux, émacié, est celui d'Emile Roux (1853-1933), le plus proche, le plus fidèle disciple de Pasteur.

« Entre Becquerel et Emile Roux, s'insinue le visage de Jean-Baptiste Dumas (1800-1884), le grand chimiste à qui l'on doit un Traité de Chimie appliquée aux Arts, et qui fut le maitre de Pasteur. Dans le prolongement de Jean-Baptiste Dumas, ce monsieur en perruque blanche est le mathématicien Laplace (1749-1827). Il côtoie un profil fin et jeune, celui de l'astronome Le Verrier (1811-1877). A la gauche d'Emile Roux, un visage énergique, aux cheveux en brosse Pierre Curie (1859-1906). Entre Pierre Curie et Emile Roux, en pénombre, on distingue le profil de Gay-Lussac (1778-1850). A gauche de Pierre Curie, orné de belles moustaches le visage grave de Charles Richet (1850-1935). Cet homme complet, Prix Nobel de Médecine pour sa découverte avec Portier de l'anaphylaxie, reçut également le prix de poésie de 1'Académie pour son éloge de Pasteur.

« En continuant notre périple, nous trouvons, sous la statue de Newton, une silhouette jeune portant ample lavallière noire, les cheveux en brosse: Auguste Comte (1798-1857), père de la philosophie scientifique et du positivisme. A sa gauche, deux personnages contemplent le char du soleil, l'un à la perruque ondulée, en habit de cour, est Copernic (1473-1543) qui tient par l'épaule, lui expliquant la marche des astres: l'astronome Sir Williams Herschel (1738-1822) qui découvrit Uranus. A la droite de Copernic, plus bas, assis la main gauche sur le genou, portant des vêtements sombres : Léon Foucault (1819-1868) à qui l'on doit le gyroscope. Proche de lui, et perdu dans ses rêveries : Lagrange (1736-1813).

« Revenons à Pasteur, autour duquel se concentre tout l'intérêt de la portion gauche de la tapisserie. Juste au-dessus de lui, et dans le même axe, un visage aux yeux profonds, aux cheveux blancs: Michaël Faraday (1791-1867). Derrière l'épaule gauche de Pasteur, une silhouette massive aux cheveux de neige un peu ébouriffés: Eugène Chevreul (1786-1889), inventeur de la bougie.

« Au centre, ou presque, de la composition, on reconnait debout, réunis pour l'occasion dans un anachronisme frappant : René Descartes (1596-1650), portant fraise et perruque, et Benjamin Franklin (1706-1790), tenant humblement son tricorne à la main. Derrière Chevreul, la barbe en pointe et en lorgnon, Henri Poincaré (1854-1912), mathématicien et homme distrait. Entre lui et Descartes, Jean-Baptiste de Monet, Chevalier de Lamarck (1744-1829), l'homme du transformisme.

« Au pied de Galilée, cette perruque poudrée à la Robespierre est celle de Clairault (1713-1765), mathématicien et astronome, qui fut reçu à l'Académie des Sciences à 19 ans.
« Deux personnages, l'un en habit à la française, l'autre en complet veston, tournent leur regard vers la mappemonde où se poursuit une démonstration. Le premier est d'Alembert (1717.1783), son voisin en veston étant, lui, le physicien d'Arsonval (1851-1940), inventeur prodigieux.

« Au-dessus de d'Arsonval, un personnage tourne le dos, il est et restera peut-être pour l'histoire le savant innominé, libre à chaque discipline d'y reconnaitre l'un des siens.
Sur un plan plus élevé, deux autres savants sont en conversation animée, tous deux en habit sombre, mais l'un porte un collier noir, c'est Heinrich Hertz (1857-1894) physicien, découvreur des ondes électriques, l'autre, à la barbe et aux cheveux d'argent, est Gustave Kirchhoff (1824-1887), physicien qui découvrit l'analyse spectrale et énonça la loi des courants dérivés.

« La partie droite de la tapisserie est centrée sur un personnage en pied, discourant sur une mappemonde dont il semble prendre les mesures il s'agit de Jean-Baptiste Delambre (1749-1822) qui mesura avec Méchain un arc du méridien. Tout l'entourage est fort intéressé par cette démonstration sauf, au premier plan, un personnage en perruque abondante et frisée qui surveille une marmite au feu. On a reconnu Denis Papin (1647-1714) qui le premier découvrit la force élastique de la vapeur d'eau. Derrière lui, en costume de cour, en jabot impeccable et perruque poudrée, tenant négligemment une canne de petit marquis, un profil ardent: Antoine Laurent de Lavoisier (1743-1794), l’un des créateurs de la chimie moderne.

« Il côtoie un visage plus rude, aux cheveux d'argent: le baron Georges Cuvier (1769-1832), le paléontologue. Derrière Cuvier, debout, croisant les bras, en contemplation devant la mappemonde: Nicolas Sadi-Carnot (1796-1832), le physicien. A ses côtés, portant toque, le mathématicien G. Fr. Gauss (1777-1855).
« Derrière la mappemonde, fixant du regard Delambre, E. Arago (1786-1853). Il côtoie deux académiciens en habit: l’un a le regard tourné vers Delambre : Charles Hermite (1822-1901), mathématicien; l'autre, entre Arago et lui, le chimiste Marcelin Berthelot (1827-1907). Un peu au-dessus et sur un plan postérieur, un visage orné d'une barbe de patriarche Lord Kelvin (Sir William Thomson, 1824-1907) qui aborda le problème de 1'énergie solaire.

« Sur un plan plus élevé et à droite, aux pieds de la statue de Pascal, deux personnages écoutent : l’un à la chevelure sombre, Augustin Fresnel (1788-1827) à qui l'on doit la théorie ondulatoire de la lumière l'autre, à la chevelure claire, le comte Alessandro Volta (1745-1827) dont la pile perpétue le nom. Au-dessus de ce dernier, tenant de la main gauche un feuillet et l'index droit pointé vers le ciel, André Ampère (1775-1836) est en pleine démonstration. En face, un personnage au profil de médaille, chauve : Nicéphore Niepce (1765-1833), l'un des pères de la photographie. Assis au-dessous d'eux, croisant les mains sur ses genoux, la silhouette un peu massive de Gaspard Mange (1746-1818), l’un des fondateurs de l'Ecole Polytechnique … »

 


Les Maîtres de la Science

Le carton de Guillonnet « Glorification de la pensée » eut une destinée bien particulière. Il fut confié à un maître licier, ancien de la manufacture des Gobelins. On ne connaît que son prénom : Roland. L’homme avait 68 ans quand il commence le tissage de cette œuvre monumentale (rappel : 3,50*5 m). Au cours de son travail, ce vétéran très doué fut victime d'un accident circulatoire cérébral. Handicapé, il dû interrompre son travail.

Glorification de la pensée
« Les lettres servent d’ornement dans la prospérité et de consolation dans le malheur » Aristote

A force de rééducation et de volonté, celui-ci se remit au travail quelques six mois après et l’acheva malgré les mises en garde de son épouse.

A la réception de cette tapisserie, Janneau la refusa tant elle comportait de défauts dans la partie réalisée après l’accident vasculaire subit par Roland. La ligne de démarcation se situe juste au-dessus de la tête de Marc Aurèle et de celle de Guillaume Shakespeare. La bordure en nid-d'abeilles, si parfaite jusqu'à ce point devient subitement irrégulière tant dans la forme que dans la couleur. Le visage de Descartes est légèrement tourné et l'index droit de Spinoza est trop plié. Les jambes de Rousseau, Diderot et Racine sont légèrement déformées, mais le pire d'entre tout pour Janneau, les visages de Molière, Boyle, Corneille et Racine sont de pures caricatures par rapport à l’original et les yeux de Stendhal ressemblent à ceux d'une poupée de chiffon. Enfin, la harpe d'Homère est déformée et la colonne sur laquelle il s’appuie n'est pas aussi robuste que celle de la moitié gauche de la tapisserie.


Tapisserie « Glorification de la Pensée » de l’Université de Vancouver

Rejetée par Janneau, l’Université de Vancouver se la fit offrir en même temps qu’elle se portait acquéreur des Maîtres de la Science. Elle sert désormais comme d’un manuel pratique en neurologie pour les étudiants en médecine de l’University of british Colombia. Elle est exposée dans la Bibliothèque Woodward Library. Enfin, elle a fait l’objet d’une communication scientifique du Dr. William C. Gibson, parue le 15 novembre 1971 dans la revue JAMA (n° 1039 pp 218 s). Ainsi, cette commande de la Faculté des Sciences de Paris trouve un intérêt bien inattendu à l’Université de Vancouver.

Un résumé de l’analyse scientifique de la réalisation de cette tapisserie est accessible sur le site de la bibliothèque de l’University of british Colombia (9)

Il serait utile qu’un grand lettré nous invite un jour à parcourir cette tapisserie en nous suggérant les choix de Guillonnet pour grouper ses personnages et les traits de caractère de chacun d’eux qu’il a exprimé sous son pinceau. Cela complèterait le travail effectué par Maurice Pestel pour Les Maîtres de la Science.


Etude en nus pour La glorification de la pensée (collection particulière)


Enfin, dans l’Ecusson de la pensée, Guillonnet se met en scène devant son modèle. Dans cette même scène, on peut reconnaître, debout derrière l'artiste le sculpteur Auguste Rodin, dans le dos de celui-ci le compositeur Claude Debussy, tournant le dos à la muse le poète Paul Verlaine et tout à droite  le peintre Pierre Puvis de Chavannes.

Ecusson de la pensée - (collection particulière)
« Elève ta pensée, nourris toi du divin »

Indiquons que le Musée Rolin à Autun possède une étude à cette tapisserie.

Etude pour l’Ecusson de la pensée – Musée Rolin à Autun

Ces cartons, commandés par la Manufacture des Gobelins pour la Faculté des Sciences de Paris, une fois tissés ne seront jamais livrés à son commanditaire.

Guillonnet poursuivit sa collaboration avec les Ateliers ART jusqu’à la fin des années quarante et réalisa de nombreux autres cartons dont les œuvres tissées ont été livrées aux quatre coins du monde. Citons, pour exemple :

  • Annonciation (242*215) tissé en 1949 pour le Patriarcat de Beyrouth
  • Vierge de Gloire (245*215) tissé en 1951 pour le Vatican

Annonciation – Patriarcat de Beyrouth

Vierge de Gloire – Cité du Vatican
  • Egypte (308*453) tissé en 1951 pour Sa Majesté le Roi Farouk d’Egypte

Egypte – Palais de Ras El Tine (Le Caire - Egypte)

A la réception de cette tapisserie, le roi Farouk chargea son secrétaire privé d’écrire : « … mon Auguste Maître m’a donné l’Ordre de vous transmettre, avec Ses plus vifs remerciements, l’expression de Sa Haute appréciation pour cette belle œuvre d’art. » (Courrier du Palais de Ras El Tine, du 4 juin 1951).

  • Saint François (217*183)

Saint François – collection particulière

En 1951, Guillonnet va gravement souffrir des reins. Il se consacrera désormais uniquement à sa peinture de chevalet.

C’est bien avec la tapisserie que Guillonnet achève l’exploration de son art pictural. Il en a fait le grand tour à 80 ans.

Dès lors l’« Ecusson de la Pensée », dans lequel il se représente, résonne comme une signature qu’il aurait apposée au soir d’une vie artistique et intellectuelle des plus riches.

Notes :

  • (1) Pendant la seconde Guerre mondiale, ces manufactures ont énormément souffert et leurs archives furent éparpillées voire détruites pour certaines. Ainsi, les ateliers de Beauvais sont évacués à Aubusson en 1939. Les bombardements de juin 1940 ont entièrement détruit les bâtiments et les ateliers sont, à nouveau, transférés cette fois aux Gobelins. Faute d’archives fiables, il est difficile de reconstituer les collaborations de Guillonnet avec ces manufactures dans l’entre deux-guerres.
  • (2) Jean Ajalbert (1863-1947) fréquentait les milieux symbolistes et décadents dans sa jeunesse. C’est d’abord un avocat mais aussi un romancier, un critique littéraire (il appartiendra à l’Académie Goncourt) et un critique artistique. Il est homme de gauche (anarchiste d’abord, puis communiste avant de dévier jusqu’au PPF de Doriot pendant la seconde Guerre mondiale ce qui lui valut l’incarcération) et dreyfusard (il publiera dans « La Revue Blanche » un écrit polémique intitulé « Les deux justices »), ce qui va l’amener à devoir quitter le barreau en raison de ses positions face à une justice qu’il estime partisane. Il est alors chargé par Aristide Briand entre 1901 et 1906 d'une mission d'information en compagnie du géologue Henri Moinot et de l'ethnologue André Spire en Indochine, au Siam et à Java (il publiera un essai « Sao Van Di (mœurs de Laos) » qui fut réédité à plusieurs reprises au cours de sa vie). A son retour, il est nommé conservateur du château de la Malmaison de 1907 à 1917, puis administrateur de la Manufacture de Beauvais de 1917 à 1935.
  •  (3) Madame Guillonnet, son épouse s’était vu conférer par l’Empereur d’Annam le13 juillet 1922 une plaque d’Honneur en or dite Kim-Boï.
    Titre décerné à Madame Guillonnet par l’Empire d’Annam en 1922

  • (4) Lucien Jonas (1880-1947), est artiste peintre et décorateur lui-même. Comme Guillonnet, Jonas se vit attribué une bourse de voyage au Salon des Artistes français en 1907. Il choisit comme destination l’Indochine et le royaume de Siam.
  • (5) cf Revue du Centre-Ouest, n° 9-10 de 1937 page 16.
  • (6) La guerre va bouleverser la production des manufactures. Lors de la déclaration de guerre en septembre 1939, les manufactures de Beauvais et des Gobelins se replient sur celle d’Aubusson, laissant sur les métiers les œuvres en cours de tissage. Le personnel rentrera d’Aubusson sur Paris le 26 août 1940. La production va être à nouveau bouleversée par la commande en novembre 1940 de deux grandes tapisseries pour le Maréchal Goering (l’une de 5,85*10,32 m et l’autre de 7,10*10,28 m) destinées à la décoration de son château à Carinhal.

    Janneau contraint d’accepter la commande signifia des délais d’exécution exorbitants (4 ans ½ pour l’une des pièces, 5 ans ½ pour l’autre). Devant de tels délais, les cartons furent repris par Goering et ils furent confiés à la manufacture de Munich. Janneau croyait l’affaire classée mais en février les cartons revenaient de Munich aux Gobelins pour être réalisés en priorité. Janneau en profita pour réclamer la libération de ses liciers emprisonnés (cinq des Gobelins et sept de Beauvais), ce qu’il n’obtint pas. Il prétexta alors la nécessité d’obtenir de l’Etat français un arrêté l’autorisant à exécuter des œuvres pour d’autres personnes morales que l’Etat français. L’arrêté fut signé par le secrétaire d’Etat à l’Education nationale et à la Jeunesse le 9 août. Il avait gagné neuf mois mais Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne, avait entre-temps passé ses propres commandes. Janneau prétexta alors que, dans la France occupée, il n’arrivait pas à se fournir en certaines matières premières. Elles arrivèrent d’Allemagne mais c’était encore un mois de gagné. Le 1er octobre, quatre métiers étaient réservés aux productions allemandes. Toujours pour ralentir cette production à destination de l’Allemagne, Janneau va inciter l’Etat français à commander aux Gobelins des tapisseries. Celles qui lui seront commandées commémoraient, dit-on, les valeurs de la Révolution nationale dont celle de Paul Charlemagne (1892-1972) est la plus explicite. On le lui reprochera à la Libération. Toujours est-il qu’à la libération de Paris, seule la commande de Ribbentrop avait été réalisée et livrée. Celle de Goering fut arrêtée et jamais terminée.

    A la gloire du Maréchal Pétain – Tapisserie d’Aubusson de Charlemagne

    Dans un entretien que Janneau accorde à la Revue de l’Ameublement en septembre 1980, il affirme avoir été révoqué de ses fonctions en 1942 par Abel Bonnard, ministre de l’Education nationale et de la Jeunesse du gouvernement de Vichy, « pour n’être pas assez docile envers les Allemands ». Il fut réintégré dans ses fonctions à la Libération pour être mis à la retraite d’office quelques semaines après.

  • (7) Antoine Behna est un riche industriel d’origine libanaise qui avait fait fortune dans la fabrication de couches culottes (de manière plus générale, dans la filature textile).
  • (8) « La Presse Médicale » de Noël 1968 :

  • (9) http://www.library.ubc.ca/woodward/memoroom/exhibits/mastersofthespirit/neurological.html