Les gymnastes

 Dans une France meurtrie par la défaite contre les prussiens, les sociétés de gymnastique s'imposent avec la fondation en 1874 de la toute puissante Union des Sociétés de Gymnastique de France (USGF). Pour celle-ci la gymnastique est le sport le plus apte à préparer aux luttes de la vie et à former le caractère de la jeunesse.

Soutenu par le ministère de la Guerre, les associations de gymnastique diffusaient le sentiment national (1). La devise de l'USGF proclame : "Patrie, Courage, Moralité". La prise de conscience de l’unité culturelle y est pensée comme un moyen de défense et de résistance. Une "doctrine" construite sur des principes et fondements militaires se met donc en place.

La loi du 21 janvier 1880, en étendant l’obligation de la gymnastique à toutes les écoles publiques, devenait la première grande victoire de l’USGF. En 1900  l’USGF regroupe 20 fédérations régionales et 600 sociétés locales (2).

Les fêtes fédérales de gymnastique ont animé, via ses manifestations locales, régionales ou nationales, une grande partie de la vie courante de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Elles devenaient le point culminant dans l’agenda de ces associations. Elles offraient aux jeunes gens le bonheur du voyage et de la découverte.

La fête fédérale de 1900 est célébrée avec éclat dans le cadre prestigieux des Jeux olympiques et de l’Exposition universelle. Benoit Lecoq la décrit ainsi : « Accourus de toute la France et même de l’Algérie, plus de 10.000 gymnastes et tireurs, qui, souvent, visitaient Paris pour la première fois, participèrent aux différents concours. L’exécution des mouvements d’ensemble, qui eut lieu en présence du Président de la République, Emile Loubet, retint surtout l’attention. A l’émerveillement de tous, les gymnastes échafaudèrent les pyramides humaines les plus complexes au commandement d’un moniteur général juché sur un podium. Aux yeux de bien des spectateurs, cette cohérence parfaite était la vivante expression de l’unité nationale. »

En 1901, la fête fédérale a lieu à Nice les 7 et 8 avril. L’agenda d’Emile Loubet fait bien les choses, car celui-ci doit être à Toulon le 10 avril pour accueillir le duc de Gênes, oncle du roi Victor-Emmanuel III,  et commandant en chef de la flotte italienne. Il présidera donc la fête fédérale avant de se rendre à Toulon, d’autant qu’un hommage doit être rendu à Léon Gambetta, sur sa tombe.

Carte postale d’époque commémorant l’évènement

En avril 1901, Guillonnet fait partie du voyage présidentiel qu’effectue Emile Loubet dans le Sud-Est de la France. Il est présent pour avoir illustré le menu du déjeuner (3) que doit offrir le Président de la République ce 10 avril à Toulon.

Le 8 avril ce sont 3 000 gymnastes qui défilent, jetant des fleurs devant le tombeau de Gambetta. Emile Loubet n’est pas présent car il avait participé à l’hommage, avec les édiles locaux, quelques heures auparavant.

La Jeunesse de France au tombeau de Gambetta, Nice 1901 – (Assemblée Nationale)

Guillonnet est dans la foule et croque les athlètes et les personnalités présentes.

 Croquis effectués sur place par Guillonnet (collection particulière)

En septembre 1903, Charles Cazalet, président de l’U.S.G.F., soutenu par Monsieur Edouard Lachaud, député de la Corrèze, exprime le désir de voir commémorer cette fête et sollicite donc auprès de la Direction des Beaux-Arts la commande à Octave Guillonnet d’un tableau représentant cette cérémonie pour être exposée à l’Assemblée Nationale.

Le compte-rendu joint à cette demande décrit avec beaucoup d’emphase et d’éloquence ce « pèlerinage sur la tombe de Gambetta »:

« Ce fut, par une splendide après-midi d’avril, en 1901, un inoubliable spectacle que le pieux pèlerinage accompli par trois mille gymnastes, à la tombe du tribun, Gambetta.
« Les voilà qui gravissent, Sokols, Belges, Italiens et Français, insignes et drapeau de l’Union en tête, les escaliers qui conduisent au cimetière, situé sur un rocher au centre de la ville et d’où le regard contemple un panorama merveilleux : coquettes villas entourées de bosquets d’orangers, de citronniers et d’oliviers ; jardins parfumés pleins de violettes et de roses et baignés par les flots bleus de la Méditerranée.
« Et c’est ensuite un superbe et imposant défilé de tous ces gymnastes qui, silencieusement, passent devant la tombe du grand patriote en y jetant des couronnes et des bouquets – et toutes ces fleurs aux tons éclatants cachent bientôt presque entièrement la pierre tumulaire -. Les drapeaux des diverses sociétés s’inclinent au passage adressant ainsi un suprême salut à Celui qui n’est plus.

« Puis tous ces gymnastes aux costumes pittoresques se groupent dans le champ du repos qu’une grande foule a envahi, pendant que se placent au premier rang, Madame Leris-Gambetta, sœur du tribun et son fils, M. le lieutenant Jouinot-Gambetta ; MM. Le général André, ministre de la guerre, Delcassé ministre des affaires étrangères ; Etienne député ; Cazot sénateur et ancien ministre ; Charles Cazalet, président de l’U.S.G.F. et les membres du Comité de Permanence de l’Union ; Sansboeuf, président des sociétés Alsaciennes-lorraines de France et des colonies ; D. Mérillon, Président des Sociétés de Tir de France, etc et de nombreuses dames (4).

« Et tandis que le silence règne plus profond, tandis qu’un beau soleil dans un ciel d’azur limpide éclaire cette émouvante scène dont le cadre avait sa tristesse, mais aussi sa grandeur, en face de ce site admirable et enchanteur qu’on découvre et qui n’a pas son pareil au monde, M. Charles Cazalet, président de l’Union s’avance et prononce un discours dans lequel il évoque la grande figure de Gambetta qui s’était donné tout entier à la Patrie, et dont la voix éloquente et puissante fit, pendant l’Année terrible, lever des légions de défenseurs.
« Et cette évocation, en un tel lieu, oppresse tous les cœurs et met des larmes dans tous les yeux. Et dans la foule muette et attendrie, plus d’un croit voir tout-à-coup surgir la noble figure de la Patrie qui vient s’associer, elle aussi, au suprême hommage rendu à l’un de ses meilleurs enfants.
Quel spectacle empoignant et bien digne de tenter le pinceau d’un peintre de génie ! Et comme ceux qui ont vécu cette heure-là la garderont toujours dans leur mémoire !
M. Cazot, sénateur qui répond au discours de M. Cazalet remercie les gymnastes d’avoir eu la pieuse pensée du souvenir et de l’espérance.
« Oui, au cours de cette grandiose manifestation, la foule présente a évoqué le souvenir des luttes anciennes ou l’honneur, du moins, demeura sauf, et l’espérance d’un avenir réparateur. Et la foule, ce jour-là, a été secouée d’un généreux et patriotique frisson. »

Voilà ce que l’artiste choisi, (« peintre de génie ») devra exprimer par ses pinceaux :

Insuffler tout le souffle de 1’âme populaire pour faire palpiter la soie des drapeaux

Le 11 mars 1904, le ministère de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts répond positivement à cette demande et charge Guillonnet de l’exécution de ce tableau commémoratif de la visite des gymnastes au tombeau de Gambetta (pour la somme de 12 000 francs).

La surveillance de la réalisation de cette toile sera confiée à Eugène Morand. Celui-ci en rendra compte ainsi le 11 juillet 1904 : « Cette esquisse, par la distribution agréable de la couleur et de la lumière, la pondération raisonnée des masses et par l’ordonnance générale qui situe exactement en la place qu’ils occupaient les groupes à représenter et fixe l’intérêt au point désirable, me semble la meilleure de celles qu’a recherchées l’artiste. »

Dans son compte rendu du 24 décembre 1904 il décrit les méthodes de travail de Guillonnet :

 Etudes (collections particulières)

« L’artiste a fait sur place, à Nice, les études nécessaires à l’exécution définitive, études du dessin le plus précis en ce qui concerne la représentation des traits des nombreux personnages officiels qui figuraient à cette cérémonie. La composition de M. Guillonnet agréablement disposé et exécutée avec la délicatesse et la conscience qui caractérisent cet artiste promet une œuvre qui ne sera pas sans mérite, si l’on tient compte de la difficulté d’apporter quelque originalité dans la représentation forcément prévue des solennités officielles ».

Etudes (collections particulières)

 

Le 2 mai 1905, Paul Morand accepte l’œuvre achevée en écrivant : « Cette œuvre se présente dans des conditions excellentes. Non seulement c’est un travail parfaitement consciencieux, ce que prouve les très nombreuses études, dessinées ou peintes, qui ont préparé l’exécution définitive, mais l’ouvrage, d’une conception exempte de la banalité trop souvent inhérente aux compositions de cet ordre d’idées, révèle en outre chez l’artiste des qualités de coloration qu’il n’avait pas jusqu’ici montrées aussi franchement. »

Cette huile sur toile d’une dimension à l’œuvre de 2,60 m x 4 m est présentée au Salon des artistes français de 1905. Guillonnet y montre également certaines études réalisées pour son tableau dont l’appellation devient pour le grand public « La Jeunesse de France au tombeau de Gambetta ».

Louis Vauxcelles dans Gil Blas du 29 avril 1905 accueille ainsi l’œuvre de Guillonnet : « M. Guillonnet, un des rares artistes à qui la commande officielle n’ait point fait perdre ses dons de peintre. Sa Jeunesse de France au Tombeau de Gambetta n’a pas l’allure morne des travaux de cet ordre ; les gymnastes y sont groupés harmonieusement, et le vent fait joliment claqueter les oriflammes tricolores ».

Etude 

« La commémoration des cérémonies nationales, en général, n’inspire que médiocrement les artistes. Groupés dans un coin, presque toujours, les personnages officiels, ministres ou parlementaires, y demeurent inattentifs au spectacle : bigles ou myopes, ils semblent, selon le mot d’un des plus cyniques, regarder du côté de leurs circonscriptions. Attristé de leurs laideurs, Guillonnet s’est revanché, dit-on, en peignant avec beaucoup de talent la jeune robustesse des gymnastes largement débrassés pour laisser saillir les beaux muscles ; maillots clairs, chaudes carnation, drapeaux corporatifs, écharpes et fleurs, il a fait de tout cet ensemble l’hymne de la couleur et de la lumière : sa toile respire largement la vie et la joie. »

Eugène Morand
Gazette des Beaux-Arts
Juillet 1905

Encadrée (3,20m x 4,60 m) l’œuvre est entrée en dépôt dans les collections de l’Assemblée Nationale le mois suivant. Elle fut définitivement suspendue en 1908 dans la salle d’attente du public pour faire pendant aux Conscrits de M. Dagnan-Bouveret (5).

Une  seconde vie pour cette œuvre majeure :

Diplôme remis à Nice aux vainqueurs de la Fête fédérale

Le tableau de Guillonnet va connaître une seconde vie sous la pression de Charles Cazalet, président de l’U.S.G.F., qui va obtenir que l’œuvre soit gravée à l’eau forte et reproduite pour une large diffusion. L’objectif est clairement affiché dans son courrier du 2 octobre 1909 qu’il adresse en remerciement à Monsieur Dujardin-Beaumetz, Sous-Secrétaire d’Etat au Ministère des Beaux-Arts : « … des gravures de propagande qui serviraient, je le crois, admirablement la cause patriotique à laquelle nous sommes attachés ; le souvenir de cette grande manifestation, les idées qu’elle évoque, la mémoire de Gambetta et la défense nationale sont autant de forces de rayonnement pour accroître encore les sentiments patriotiques et républicains de toute notre jeunesse … »

La commande pour cette reproduction par la gravure à l’eau-forte est confiée à Xavier Lesueur pour un montant de 3 000 francs le 26 avril 1906. Son travail ne fut pas aisé pour traduire dans sa gravure l’esprit et l’effet des couleurs que Guillonnet avait utilisées. Ses premières tentatives furent d’ailleurs refusées par l’inspecteur général des Beaux-Arts. Après consultation de Guillonnet ce n’est que le 3 mai 1909 que le travail, fait et refait, de Xavier Lesueur est accepté et c’est le 14 décembre 1909 que la commande pour un premier tirage de 220 épreuves (dont 20 sur Japon) est lancée. 

Le 23 juillet 1910, le Sous-Secrétaire d’Etat aux Beaux-arts demande à l’imprimeur M. Witmann de remettre, après les derniers tirages, la plaque gravée par Lesueur au service de Chaléographie du Louvre.

Epreuve de la plaque gravée par Lesueur, conservée par le service de Chaléographie du Louvre

Dès lors, nombreuses sont les manifestations sportives, à travers toute la France, qui demanderont à pouvoir bénéficier de ces tirages pour récompenser les vainqueurs de leurs épreuves. On trouve ainsi aux Archives Nationales l’attribution d’un de ces tirages à l’école de garçons d’Auvers-sur-Oise (Seine et Loire) le 12 septembre 1935 (soit 25 ans après les premiers tirages).

Benoit Lecoq dans son étude sur les sociétés de gymnastique et de tir précise : « Mais la gravure qui semble avoir été le plus unanimement appréciée et que l’on allait même jusqu’à réclamer auprès du sous-secrétariat d’Etat aux Beaux-Arts reste Le Défilé des sociétés de gymnastique de France  devant le tombeau de Gambetta (de Le Sueur d’après Guillonnet) ».

D’après le fichier Arcade, une épreuve de ce diplôme est conservée au Musée du Travail à Montpellier. Ce musée n’existe plus et la destination de son fond n’est pas identifiée.

Pour le 42ème congrès fédéral de l’Union des Sociétés de Gymnastique qui se tient en 1920 à Nice, le Petit Journal reprend en « une » le tableau de Guillonnet réalisé 15 ans auparavant.

Le Petit Journal dans son édition du 4 avril 1920 reprend le tableau de Guillonnet

Cette œuvre de Guillonnet a donc permis à de nombreuses générations d’ancrer l'exercice de la citoyenneté par le sport dans les valeurs patrimoniales de la France. Aujourd’hui encore, le sport n’est-il pas appelé, par exemple, à favoriser en France l’intégration de ses populations immigrées ?


Notes :

  • (1) Leurs noms évoquaient leur philosophie : La Française, L’Alsace-Lorraine, Le réveil, La régénération, La revanche, L’Espérance, Garde-à-vous ! ou En Avant !
  • (2) Benoit Lecoq (archiviste paléographe) : « Les sociétés de gymnastique et de tir dans la France républicaine (1870-1914) » paru au 3ème trimestre 1938 dans la Revue Historique (pages 157-166).
  • (3)  Menu du déjeuner offert à Toulon le 10 avril 1901en l’honneur du duc de Gênes, oncle du nouveau roi Victor-Emmanuel III,  et commandant en chef de la flotte italienne, illustré par Guillonnet.
  • Menu du 10 avril 1901

  • (4)   D’après une source retrouvée dans les documents sauvegardés de l’artiste, les personnalités officielles représentées par celui-ci dans son tableau sont :
  • 1 – M. Deflandre, 2 – M. Paul Carrier, 3 – M. Signolle, 4 – Colonel Poitte, 5 – M. Cazalet fils (mort au champ d’Honneur lors de la 1ère Guerre Mondiale), 6 – Mlle Loutil, 7 – M. Loutil (membre du Comité de Permanence de l’U.S.G.F.), 8 – M. Coquillard, 9 – M. Fruend-Deschamps, 10 – M. Ferdinand Cormon (artiste-peintre, membre de l’Institut), 11 – M. Bera, 12 – M. A. Leroy, 13 – Mme Charles Cazalet, 14 – Mme P. Christmann, 15 – M. Krug (membre du Comité de Permanence de l’U.S.G.F.), 16 – M. Larrue (membre de la section sportive de Bordeaux), 17 – Melle Henry, 18 – Mme A. Krug, 19 – M. Gaston Fanty-Lescure (artiste-peintre, oncle par alliance de Guillonnet), 20 – Mme Henry, 21 – M. Morel, 22 – M ; Feuneuille (membre de la section sportive de Paris), 23 – M. Pancol, 24 – M. Letellier, 25 – Docteur Convers, 26 – M. H. Avoiron (membre de la section sportive de Paris), 27 – M. Daniel Mérillon (Président de l’Union des Sociétés de Tir de France et ancien député de la Gironde), 28 – M. G. Manchet (membre du Comité de Permanence de l’U.S.G.F.), 29 – M. E. Henry, 30 – Mlle Lucyenne Cazalet, 31 – M. P. Christmann(Président du Jury aux sports et membre du Comité de Permanence de l’U.G.S.F.), 32 – M. Bénac, 33 – Mme Léri-Gambetta (sœur de Léon Gambetta), 34 – M. Joseph Sansboeuf (ancien Président de l’U.G.S.F.), 35 – Lieutenant François Jouinot-Gambetta (neveu de Léon Gambetta qui sera nommé Général de division en 1920), 36 – M. Charles Cazalet (Président de la Fédération internationale de Gymnastique).37 – M. Clargue, 38 – M. Albert Viger (sénateur du Loiret), 39 – M. Decrais (Ministre des Colonies), 40 – M. Nicolas Cupérus (Président de la Ligue belge de gymnastique et sénateur), 41 – Général Louis André (Ministre de la Guerre), 42 – M. Mollard, 43 – M. Abel Combarieu (Secrétaire de la Présidence de la République), 44 – M. Théophile Delcassé (Ministre des Affaires étrangères), 45 – M. Gustave Dron (député-maire de Tourcoing), 46 – M. Mignot (Président honoraire de la Fédération belge), 47 – M. Eugène Etienne (député d’Oran, Vice-président de la Chambre des Députés), 48 – M. Puibaraud, 49 – Docteur Edouard Lachaud (député de la Corrèze), 50 – M. Carrier père, 51 – Mme Puibaraud, 52 – M. Cyrille Wachmar (Président de l’association régionale des gymnastes du Nord), 53 – M. Laly (membre de la section sportive de Compiègne), 54 – M. Jules Cazot (ancien ministre, Sénateur inamovible et Président de l’Association Gambettiste), 55 – M. Paul Granet (Préfet des Alpes-Maritimes), 56 – M. Zierer.
  • (5)  Information parue dans « La Chronique des arts » du 23 septembre 1908. Signalons également que ce tableau était sorti de l’Assemblée Nationale pour être présenté à l’occasion de l’exposition quinquennale de 1907 « Les Prix du Salon et boursiers de Voyage », manifestation inaugurée par le Président de la République, Armand Fallières. Pour information encore, ce tableau était décroché en 2009 pour restauration.