Le rugby

La partie de football – tenu (photographies de presse d’époque)

Dans le vieux cimetière de Menton repose, depuis 1872, William Webb Ellis. Sur sa tombe une plaque de marbre commémore (en anglais) « l’exploit de William Webb Ellis qui, avec un total mépris pour les règles du foot-ball tel que joué à son époque, a le premier pris le ballon dans les bras et couru avec, créant ainsi la particularité du jeu du rugby. » Cet « exploit » fut réalisé en 1823, dans le collège de la ville anglaise de Rugby, Webb Ellis n’avait que 17 ans.

20 ans après le décès de Webb Ellis, un jeune homme, Frantz Reichel, participait le 20 mars 1892 au 1er championnat de France de Rugby qui se déroulait sur la pelouse de Bagatelle à Boulogne, sous l’arbitrage du baron de Coubertin. Reichel devenait ce jour-là champion de France de rugby sous les couleurs du Racing Club de France (1) et était nommé dès l’année suivante le capitaine de son équipe.

Frantz Reichel avait fait ses études au lycée Lakanal de Sceaux (1886-1889). C’était un grand sportif qui sut profiter au maximum et participer à toutes les activités qu’offrait cet établissement.

Pour saisir le cadre qu’offrait cet établissement à ses lycéens, il convient de citer la description qu’en fait Georges Rozet (2) : « Lakanal est un lycée relativement récent, construit au milieu d’un décor exceptionnel … Parmi les troncs puissants des ormeaux, les statues et les fûts de colonne moussus qu’a laissés là le siècle avant-dernier, éclate tout à coup l’architecture sobre et claire, élégante dans sa simplicité, d’une maison d’éducation très moderne. Ce contraste inattendu fait songer de suite aux cottages anglais si neufs, si propres et comme vernis qui s’enorgueillissent d’avoir conservé autour d’eux des lambeaux d’anciennes forêts. » C’est dans un tel cadre qu’est développée une pédagogie qui « vise dans l’éducation du jeune homme, à faire un homme complet, c’est-à-dire également apte à se servir de son cerveau et de ses muscles, parallèlement et harmonieusement développés » au grand air. Non seulement on y pratique les activités physiques en extérieur, mais lorsque le temps le permet ainsi que le contenu de l’enseignement, professeur et lycéens se retrouvent dans le parc pour étudier.

La gymnastique en air confiné

Les sports en plein-air
Les sports au Lycée Lakanal

De même que Frantz Reichel créa et présida la 1ère association sportive du lycée, il est connu pour y avoir introduit le jeu de foot-ball anglais, rugby, dans l’établissement.

Le 6 août 1894 les décors du parloir du lycée Lakanal sont votés. Ils sont décrits ainsi : « Surface à décorer : 2 panneaux 6m30 x 3m25 dont l’un d’eux est coupé par la partie supérieure d’une porte (1m80 x 2m). ». Le thème du décor ne semble pas encore choisi.

A cette date, Reichel est devenu un ancien élève du lycée mais la fraternité des lycéens avec leurs anciens est bien réelle. Par ailleurs Reichel est très proche du baron de Coubertin qui a créé en 1892 la section rugby (future fédération) au sein de l'Union des sociétés françaises de sports athlétiques (USFSA). Il semble évident que c’est lui qui va proposer le thème du décor (3).

A l’époque, Guillonnet est à la recherche d’une commande d’état.

C’est Fernand Cormon qui s’engage fortement sur le talent de Guillonnet pour lui faire obtenir cette commande de l’Etat. Il écrivait à Henry Roujon, directeur des Beaux-Arts, le 5 avril 1897 : « Dupré me demande le nom de mon petit Guillonnet. Ceci me prouve que vous ne l’oubliez pas. Je vous en prie, mon cher ami, tâchez de lui donner quelque chose d’assez important pour qu’il puisse y affirmer ses grandes qualités. Ce gamin là (Guillonnet a, alors, 25 ans) a de la puissance et je crois bien que c’est le seul en ce moment (4). » A Dupré il écrira : « C’est un garçon du plus grand avenir. »

Guillonnet bénéficia d’autres soutiens, et pas des moindres, qui le recommandèrent directement au directeur des Beaux-Arts :

  • Adolphe Turrel, ministre des Travaux-Publics de l’époque (et député de l’Aude).
  • René Bérenger, Vice-Président du Sénat (dit « Père la Pudeur »).
  • Théophile Delcassé, député de Foix (Ariège) qui, dans son courrier du 22 mai 1897, indique concernant Guillonnet « que tu es allé voir dans son atelier avec son maître M. Cormon… »
  • Albert Viger, natif de Jargeau et député du Loiret.
  • Fernand Rabier, député d’Orléans (Loiret)

Par arrêté du 16 juin 1897, il est attribué à Guillonnet l’exécution de « deux panneaux pour la décoration du parloir du lycée Lakanal à Sceaux. » Etant précisé : « Un arrêté ultérieur fixera le prix de cette commande. » Cet arrêté est annoté manuellement en marge « 1er panneau – 6000 F avec promesse formelle pour l’autre », ailleurs : « 2 panneaux à 6000 F » et en bas de page « 12000 F ? »

Le même jour, Guillonnet était informé de la commande obtenue, selon les termes de l’arrêté, et il lui était indiqué : « Vous aurez à vous entendre avec Monsieur l’architecte du lycée, en ce qui concerne les dimensions de vos peintures et les emplacements à décorer. » « Dès que votre projet de décoration sera arrêté, vous voudrez bien m’en aviser afin que je puisse le faire examiner, selon l’usage, par un inspecteur des Beaux-Arts ».

Dans une minute interne au ministère datée du 31 mars 1898, il est précisé « Cet arrêté est à refaire. La commande est faite, il n’y a plus qu’à en fixer le prix (12.000 F). » « M. Guillonnet n’a pas donné signe de vie. Je propose à M. Bigard-Fabre de laisser dormir l’affaire, tout en portant 12.000 F dans nos prévisions de 1898. Nous gagnerons peut-être l’année prochaine ». Une main a annoté cette note de ce commentaire « Le prix peut être fixé, pour les deux panneaux, à 7.000 F ». Alors qu’une autre main y précise « Maintient sur nos prévisions (12.000) de 1898, et classer provisoirement ».

Par un nouvel arrêté daté du 20 mai 1898, le prix de la commande est fixé « à sept mille francs (pour les deux panneaux) » et d’ajouter : « cette somme (7.000F), imputable sur le Crédit des travaux d’art, pourra être payé à M. Guillonnet en plusieurs annuités ».

Guillonnet n’a que 26 ans, il exécute sa première commande d’Etat et ne connait rien aux rouages de l’administration. Il vient de perdre 5.000 francs.

Le même jour, le Directeur des Beaux-Arts annonce à Guillonnet les mesures financières arrêtées et l’informe : « J’ajoute que je viens de déléguer un inspecteur des Beaux-Arts à l’effet de se rendre à votre atelier pour y examiner les esquisses des deux panneaux dont il s’agit ». C’est Henry Havard (5) qui est chargé de cette inspection.

Celui-ci, dans son 1er rapport daté du 24 mars 1898, écrit : « Ces panneaux m’ont paru intelligemment conçus ; seul le sujet (une partie de Foot-ball) m’a paru manquer un peu d’à-propos et médiocrement pédagogique, mais l’artiste m’ayant dit que le sujet, désigné par l’architecte, avait été accepté par le proviseur, j’ai dû retirer les observations que j’avais cru devoir faire. » « Dans ces conditions, j’estime qu’un premier acompte de mille francs peut-être payé à Monsieur Guillonnet. »

 Etudes – (collection particulière)

 A la lecture du 2ème rapport daté du 24 novembre 1898, on est en droit de s’interroger sur le titre d’inspecteur des Beaux-Arts d’Henry Havard. N’est-il pas le petit télégraphiste des basses œuvres de son ministère ? En effet de retour de chez Guillonnet, pour seul compte-rendu, il indique avoir « constaté que l’état d’avancement de ses panneaux justifiait un versement nouveau de 2.000 F sur les 6.000 qui lui restait dus. » Il précise « J’ai toutefois averti M. Guillonnet que, vu l’état actuel des crédits, cet acompte ne pourrait lui être versé avant les premiers mois de l’année prochaine ».

Guillonnet semble ne pas oser crier misère lui-même. C’est Cormon qui s’en charge le 21 mars 1899 auprès de Dupré en ces termes : « Vous seriez bien aimable d’envoyer le plus tôt possible un inspecteur des Beaux-Arts chez mon élève Guillonnet. Il désirerait avoir 2.000 F de suite, au moins le plus rapidement que faire se pourra. Je crois que vous pouvez les lui donner, son travail étant très avancé, presque terminé. Il compte l’envoyer au Salon le 5 avril et se marier le 6. Or pour se marier il a besoin de galette et vous lui rendrez grand service en faisant que les choses ne trainent pas trop.  » Cormon conclu ainsi : « Il y a des choses remarquables dans son œuvre. C’est un garçon de grand avenir. »

Comme annoncé par Cormon, Guillonnet dépose sa toile au Salon le 5 avril afin de se marier le lendemain. Cette toile gigantesque posa aux organisateurs du Salon des problèmes de présentation. Elle fut installée en hauteur au-dessus d’œuvres mineures d’autres artistes. Ceux qui l’aperçurent et qui l’apprécieront plus tard regretteront que cette toile n’ait pas bénéficiée d’une meilleure mise en valeur.

Les critiques sont dubitatifs. Ils ressentent la nécessité d’en parler longuement (et c’est très rare dans les comptes rendus de Salon qui s’apparentent à une énumération des œuvres présentées). Qu’on en juge :

Quantin écrit dans Le Monde Moderne de juillet 1899 : « La décoration de M. Guillonnet commandée par l’Etat pour le lycée Lakanal, est du plus heureux effet. Le mouvement des joueurs y est rendu avec toute sa furie, dans un sentiment de force non dépourvue d’élégance, au milieu d’un cadre à souhait pour le plaisir des yeux. C’est une représentation bien moderne d’un sport violent sans grossièreté et les heureux élèves de nos lycées doivent ressentir quelque fierté à voir ainsi glorifiées leurs distractions athlétiques. »

Camille Le Senne écrit avec humour dans Le Menestrel du 30 avril 1899 : « Apparemment l’Académie de Paris, alma parens un peu trop exploitée par les architectes, dispose de surfaces kilométriques, car elle a commandé un tableau de treize mètres de long : une Partie de foot-ball pour la décoration du lycée Lakanal. Il y a justement sur le catalogue des exercices physiques récompensés chaque année un prix de saut en longueur. J’imagine que la composition de M. Guillonnet servira de critérium pour les concurrents. En disposant au-dessous quelques chaises adroitement espacées, on aura une épreuve de toute difficulté. Mais c’est le peintre qui a surmonté la première et la plus rude. Sur cette longue bande, assez étroite, il a peint un paysage très harmonieux, sans aucune crudité de tons ; il a disposé à gauche un groupe de spectateurs suffisamment intéressés pour faire repoussoir, tandis que l’autre moitié du tableau est remplie par les deux camps qui se disputent la balle avec une âpreté de struggle-for-lifistes faisant une première expérience de l’arrivisme professionnel. Le tableau de M. Guillonnet est peut-être symbolique ! Sans affirmer que cette vaste toile puisse servir à un double enseignement, disons qu’elle fait honneur au peintre et qu’elle animera les parois du gigantesque parloir ou du réfectoire colossal auquel la destine le grand maître de l’Université. »

 La partie de football – tenu  - détail

 Quant à Olivier Merson dans Le monde illustré du 24 juin 1899 il écrit de manière savante : « Un tableau sollicite fortement l'attention du visiteur, par sa large étendue et le sujet qu’il contient, dont je n’ai point parlé encore. On y voit une partie de Foot-ball. De mon temps cet amusement-là était totalement, inconnu. Nous savions jouer aux barres, à la marelle, au cheval fondu. Les divertissements britanniques n'avaient pas franchi le détroit. Alors, ne pouvant donner de moi-même, techniquement, une idée de la peinture de M. Guillonnet, je me suis adressé à un jeune camarade ferré sur la matière, il m'a dicté ceci :

Le placage – détail

« Nous assistons à une sortie de « mêlée ». Le « demi » a évité son premier adversaire, mais il est arrêté par un « trois quarts » et un « demi » du camp opposé. A ce moment, il passe le ballon à son « trois  quarts ». - Vous avez compris ? - Voici d'autres renseignements : « Des joueurs, nous reconnaissons sans peine, debout au milieu de la mêlée, Dedet, du Stade français, et puis Moulu, le capitaine de l'équipe première du Stade français, et encore, Reichel, capitaine de l’équipe première du Racing-Club ; aussi, parmi les assistants, Mme Reichel et son baby, MM Duchamp et Raymond du Racing Club, le dernier en habit de cheval, sa jeune femme près de lui, en amazone... Quant au paysage où la scène se passe, c’est le futur terrain de Foot-ball et de Courses à pied du Stade français, à Saint-Cloud, qui a servi de modèle.

 La mêlée - détail

« Pour parler maintenant de ce grand morceau au seul point de vue pictural, on en louera les groupes clairement distribués et bien massés ; les gestes, les attitudes ont le mouvement et l'instantanéité de la vie ; les physionomies sont très expressives ; il y a des corps hors d'aplomb et des chutes d’une vérité absolue… »

Edmond Rostand – détail 

Frédéric Mistral – détail

Pour Fernand Lagrange, le rugby « pourrait constituer à lui seul un moyen complet d’éducation physique, tellement il met en action toutes les aptitudes corporelles, toutes les facultés morales actives des joueurs. Quelle vigueur pour lancer ce ballon, quelle agilité pour le saisir et l’emporter vers le but ! Quelle adresse aussi, pour éviter l’étreinte des adversaires qui barrent le passage, et quelle souplesse pour leur glisser entre les bras sans abandonner le précieux trophée ! Et si dans la lutte le vaincu tombe à terre, on le voit rebondir comme le ballon lui-même en touchant la pelouse et recommencer plus ardent sa course, oubliant de se tâter à l’endroit meurtri. » (6). Il concluait de manière polémique : « Ce contraste frappant entre l’apathie de nos jeunes gens et l’ardeur des jeunes Anglais s’explique aisément par l’attrait passionnant de leurs jeux, au regard de la décourageante aridité de notre gymnastique méthodique… Du temps où nous avions, nous aussi, nos jeux nationaux, on voyait les jeunes Français se passionner pour la paume, le mail ou la barette, tout autant que les Anglo-Saxons d’aujourd’hui pour le law-tennis, le cricket ou le foot-ball. Mais le goût du jeu s’est perdu chez nous au moment même où l’on a tenté d’introduire une forme d’exercice plus méthodique et, croyait-on plus perfectionnée. Nos jeunes gens ont cessé d’aimer les exercices du corps à l’époque même où on a voulu leur imposer la gymnastique … Il y a un rapport de cause à effet : Ceci a tué cela. »

Le 6 juillet 1899, l’architecte du lycée attestait au Directeur des Beaux-Arts que les toiles de Guillonnet avait bien été livrées par l’artiste lui-même. Elles étaient alors inscrites à l’inventaire le 19 juillet 1899 sous le n° 1382.

En poursuivant le témoignage de Georges Rozet, introduit plus haut : « Dans le parloir, immense, plafonné de clair et aveuglant de propreté, où l’on m’introduit, ma surprise n’est pas mince de retrouver, occupant un des murs tout entier, la fresque de Guillonnet qui fit sensation au Salon de 1899 et qui représente une mêlée de foot-ball ! Parfaitement ! Et avec des têtes connues, s’il vous plait, notamment celle du vaillant Franz Reichel, l’apôtre de la première heure … Peinture dont on peut critiquer certains détails, mais dont l’ensemble donne bien l’impression d’une lutte énergique. J’avoue qu’une réduction à l’eau-forte de la bataille de Taillebourg (de Delacroix) qui est accrochée au mur voisin me fait l’effet, à coté de cette mêlée ardente, d’un jeu de société assez lent, presque paresseux ».

Aujourd’hui encore, le Lycée Lakanal est un lycée pilote pour la formation des rugbymans. Le 10 septembre 2016 (N° 1782) l’Equipe Magazine réalisait un reportage sur ce phénomène vieux de 120 ans. Et lorsque le journaliste, Stéphan L'Hermitte, questionne les élèves "C'est qui Reichel ? » Si certains restent sans réponse, les autres répondent « C'est celui qui est sur la fresque ». Ce journaliste précise alors pour ses lecteurs « La grande fresque du hall, où on joue un rugby d'antan. Frantz Reichel, élève de Lakanal à la fin du XIXe siècle, importateur des sports athlétiques et du rugby football, champion de France avec le Racing, international, grand dirigeant ... Une oeuvre immémoriale qui valide définitivement la légitimité du rugby chez les lakanaliens. C'est comme si Reichel, qui a donné son nom au Championnat de France des moins de 21 ans, offrait une passe à chaque nouvelle génération. »

Signalons enfin que l’Association des Amis et Anciens Elèves du Lycée Lakanal a lancé une opération pour la restauration de la fresque de Guillonnet (7).

 

Notes :

  •  
    (1) Le Racing Club de France a été créé en 1882 à l’initiative des élèves du lycée Condorcet. Les élèves de l’Ecole Monge et ceux du lycée Janson de Sailly vinrent grossir les effectifs du Racing Club de France. L’autre grand club fondé l’année suivante par les lycéens du lycée Buffon (et plus généralement du quartier Latin) est le Stade Français.
    Gravure représentant la 1ère finale du championnat de France en 1892
  • (2) Georges Rozet : « La Culture physique et l’Université (suite) – Les bonnes volontés » publié par la revue La Culture Physique du 1er janvier 1909.
  • (3) Le fait que Frantz Reichel figure sur le tableau en personnage central et son épouse dans le public semble l’attester.
  • (4) Fernand Cormon  eut pour autres élèves : Henri Matisse, Henri de Toulouse-Lautrec ou Vincent Van Gogh.
  • (5) Henry Havard (1838-1921) est historien de l’art et critique, il est nommé en 1887 inspecteur des Beaux-Arts et en 1894 inspecteur général des Beaux-Arts. A sa retraite en 1917 il deviendra inspecteur général honoraire des Beaux-Arts.
  • (6) Georges Rozet : « La Culture physique et l’Université (Suite) Les bonnes volontés » dans la revue La Culture physique du 1er janvier 1909.
  • (7) http://www.aaaellk.org/index.php/fr/fresque-du-parloir