Jeux Olympiques 1924

Le baron de Coubertin, créateur des Jeux Olympiques de l’ère moderne fut un multiple champion de France de tir. Les sociétés de tir étaient associées à celles des gymnastes. Mais il aimait aussi la boxe, l’escrime et l’ensemble des sports modernes anglais dont il a favorisé l’introduction en France, comme le rugby. Aussi, intègre-t-il dès sa création l'Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques (USFSA).

Il devenait ainsi le mieux placé pour réunir ces différentes tendances de sportifs, d’athlètes et de gymnastes.

Les Jeux Olympiques allaient permettre de placer sur un même pied d’égalité, les différentes branches de sports. C’est lors d’une séance solennelle de l’USFSA dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, le 25 novembre 1892 que le baron de Coubertin propose le rétablissement des jeux olympiques (1).

Les premiers jeux eurent lieu à Athènes en 1896, les suivants en 1900 à Paris en même temps que l’Exposition Universelle. Ils se succédèrent désormais tous les quatre ans (année bissextile), sauf en 1916 où ils furent annulés à cause de la guerre. Ils furent repris sans grand éclat en 1920 à Anvers.

Pour relancer ces Jeux, le baron de Coubertin incita la France à les organiser. Le Comité Olympique qui fut formé pour exercer cette demande officielle auprès du Comité International Olympique, était composé par de nombreuses personnalités que Guillonnet avait côtoyées. Frantz Reichel en était le secrétaire général. Charles Cazalet à l’arbitrage, même Jean Giraudoux était nommé aux jurys des concours d’art. C’est donc tout naturellement que Guillonnet fut approché pour illustrer cette demande officielle, qui devenait ainsi une œuvre d’art.

Document officiel dont l’illustration fut confié à Guillonnet

Frantz Reichel écrira dans son rapport officiel des J.O. (2) « un parchemin enluminé, œuvre magistrale du maître O. Guillonnet, et qui a été remis au Musée Olympique de Lausanne, relate la demande déposée officiellement en 1921 par le Comité Olympique français auprès du Comité International Olympique ».

Guillonnet fut donc associé dès 1921 à l’organisation des jeux olympiques de 1924, et cela avant même que la ville de Paris soit officiellement désignée le 2 juin 1921. Notons qu’il échappa ainsi aux jurys des concours d’art mis en place ultérieurement (3).

La manufacture nationale de Sèvres travaillait déjà avec Guillonnet (dont il sera l’ensemblier pour le vestibule du pavillon de la manufacture à l’exposition des arts décoratifs de 1925). Désireux de présenter la modernité de ses productions, son directeur M. Lechevallier-Chevignard, fit établir en 1923, pour commémorer les VIII° Jeux Olympiques de 1924, un vase de Sèvres dont les motifs décoratifs inspirés par le parchemin enluminé furent commandés à Guillonnet avec l’accord du secrétariat général du Comité olympique français

Après sa présentation à l’Exposition internationale des Arts décoratifs de 1925, dans le Pavillon de la Manufacture de Sèvres, ce vase sera offert par le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts au Musée olympique de Lausanne et remis en main propre par le Baron de Coubertin.

Exemplaire unique
Musée du CIO à Lausanne

Le vase est une sorte de haute amphore au très beau galbe dans sa hauteur de 1m10 dont la forme est dite « Vase de Blois ». Axelle Davadie (4) y voit une réplique moderne en écho à une amphore panathénaïque.
Le décor est destiné à glorifier les sports et l’athlétisme. Au col, un vol d’aéroplanes pour relier les nations. A la panse quatre cartels ronds dans lesquels des figures nues, pour revendiquer l’origine antique de ces jeux olympiques, au modelé puissant évoquent le football, le jet du javelot, la boxe et le saut en hauteur. En frise au bas sont représentés l’automobile, le cheval, le canot à moteur et la course à pied.
Chaque cartel présente les personnages en pâte blanche, rapportés en semi relief sur fond gris dans un entourage rond fait d’une guirlande de laurier nouée avec rubans. Le fond du vase est bleu avec camaïeu blanc et or de lauriers montants.
Ce vase se voulait à l’époque, pour La Manufacture de Sèvres, l’une des plus magnifiques preuves de son modernisme sans outrance.

Lecture pour Tous – novembre 1923

Les prix, aux Jeux olympiques, consistent en médailles et diplômes, mais il était devenu de tradition courante, qu’un souvenir particulier soit remis aux vainqueurs. Toutefois, il est bon d’ajouter qu’en aucun cas, ce souvenir ne peut affecter la forme d’un prix olympique supplémentaire et que sa distribution ne peut être liée à celle qui, conformément au protocole olympique, clôt les Jeux Olympiques.

Des répliques réduites de ce vase (33 cm de hauteur) ont été réalisées par la Manufacture de Sèvres pour la Ville de Paris et le Conseil Général du département de la Seine qui les ont attribués à tous les vainqueurs des Jeux de 1924 (5), En raison de la date tardive de livraison de ces répliques, ils furent expédiés à leurs destinataires étrangers par la voie des ambassades et légations des pays concernés. Les autres ont été remis aux athlètes français (6), au cours d’une fête à la Salle des fêtes des ingénieurs civils, par le Conseil municipal de Paris au cours du mois de janvier 1926 (le 16 sans doute).

Il y eut 4 types de vases dont les cartels  représentaient des disciplines sportives différentes.

Chaque modèle se différenciait par le contenu des cartels en pâte blanche en semi relief sur fond gris (la numérotation retenue est celle établie par le musée du Petit Palais qui détient les 4 modèles de vases) :

  • - Vase 1 : le plongeon, le football, l’aviron et le rugby ;

 

  • - Vase 2 : le cyclisme, la voile, le tennis et le tir ;

 

  • - Vase 3 : l’escrime, l’équitation, la pelote basque et la barre parallèle en gymnastique ;

 

  • - Vase 4 : le javelot, la rame, la boxe et la course à pied.

Vase remis aux vainqueurs des J.O. de Paris >>>

Vase n° 1

Vase n° 2

Vase n° 3

Vase n° 4

La commande du Conseil Général du département de la Seine a été adoptée en séance du 28 novembre 1923 pour 150 vases à 150 francs pièce. Le Conseil municipal de la ville de Paris adoptait, quant à lui, dans sa séance du 27 décembre 1923 une commande complémentaire de 100 vases aux mêmes conditions unitaires. Le nombre de vases ainsi commandé risquait d’être insuffisant aux dires du Comité Olympique français. Il fallut donc obtenir une nouvelle délibération du Conseil municipal pour augmenter de 59 exemplaires les commandes votées. Cela pris du temps et c’est ce qui explique que les vases ne purent être livrés à temps pour les jeux olympiques.

Vase n° 1 sous ses 4 faces (musée municipal d’Art et d’Histoire de Colombes)

Vase n° 3 sous ses 4 faces (musée municipal d’Art et d’Histoire de Colombes)

Au final, c’est donc 309 vases qui furent commandées et livrés pour une enveloppe de 48 600 francs. Sur cette enveloppe 5 000 francs ont été attribués à Guillonnet pour ses cartons et 3 000 francs à Emile Braquemond pour la sculpture.

L’inventaire de ces vases n’a pas été conservé. On sait qu’un premier vase a disparu à peine livré et que l’enquête interne diligentée le 6 février 1925 n’a pas permis d’acquérir la certitude qu’il ait été brisé. On sait également grâce à un échange de correspondances entre la manufacture de Sèvres et la direction des Beaux-Arts de Paris qu’après attribution des vases aux vainqueurs olympiques il restait en stock à l’Hôtel de Ville « une cinquantaine de vases » (belle précision !) le 17 février 1925.

A qui ont été attribués les vases non attribués aux vainqueurs ? Il existe peu de traces et on est très loin du compte : 2 vases au secrétariat particulier du Préfet de la Seine, 1 vase attribué « à titre personnel » à un directeur des services centraux de la ville de Paris et 4 vases au Comité Olympique français (ainsi répartis : un au comte Clary, Commissaire Général des Jeux, un au Délégué du Gouvernement, un au Secrétaire Général du C.O.F. et un pour les archives du C.O.F). Enfin, un vase a été attribué à l’Association Sportive de la Préfecture de Police.

De son côté la manufacture de Sèvres conservait un reliquat de 25 vases produit en garantie d’accident de cuisson. Que sont devenus ces 25 vases produits en trop par la Manufacture de Sèvres ? La ville de Paris n’a pas souhaité les acquérir, et en tant que commande spéciale, la manufacture n’en avait pas la propriété et par voie de conséquence ne pouvait les revendre ou les distribuer pour son compte. La consultation des archives de la manufacture n’apporte aucune réponse. Il faut savoir que le déménagement de cette manufacture, pendant la seconde guerre mondiale, a provoqué la perte de nombreux documents ... et de biens.

Quelques musées sont dépositaires de ces vases : Le musée du Sport possède le vase n° 1. Le musée du Petit Palais possédait un exemplaire des 4 vases dans leurs écrins d’origine(7). Le musée municipal d’Art et d’Histoire de Colombes détient les vases n° 1 et 3. On trouve également le vase n° 1 au musée de Bröham à Berlin (liste non exhaustive).

Aujourd’hui, grâce à des prêts de plusieurs musée, le Musée National du Sport (situé à Nice) est en mesure de présenter au public les 4 vases dans une même vitrine.

Vitrine du Musée National du Sport

En 2010 la conservatrice de la Manufacture de Sèvres nous annonçait que les cartons de Guillonnet allaient être restaurés.

A noter enfin qu’Axelle Davadie a soutenu sa thèse sur « Nike : récompenses et vainqueurs en Grèce ancienne » effectuée sous la direction d’Alexandre Farnoux, professeur d’archéologie à Paris IV. Dans sa conclusion, elle établit, parait-il, un comparatif avec ce vase de 1924 (8).

Pour conclure sans outrance, Guillonnet n’a-t-il pas été, plus que les autres, LE peintre du sport de son époque ?  Il fut pour le moins, le peintre préféré des sportifs de son époque.

Notes :

  • (1) Frantz Reichel, dans son rapport officiel à la fin des JO de 1924 se souvient ainsi de cet instant : « Ce n’est pas sans quelque émotion que je mesure, aujourd’hui, la distance parcourue depuis le Congrès de Paris, il y a 30 ans, qui décida de la rénovation des Jeux Olympiques modernes, et auquel j’eus l’honneur de participer : rénovation bientôt suivie de la célébration de la Première Olympiade, à Athènes, où je luttais comme concurrent pour les couleurs de mon pays ».
  • (2) VIIIe Olympiade, Paris 1924 – Rapport officiel, publié sous la direction de M. A. Avé, chef du commissariat sportif du Comité Olympique Français, édité par La Librairie de France (Paris, 1924).
  • (3) C’est ainsi que le jury eut à sélectionner parmi près de cent cinquante projets les deux affiches officielles attribuée à Jean droit et à Orsi, tirées au format 0,80*1,20m à 20.000 exemplaires dont 12.000 pour l’étranger. Le choix de l’artiste, Bernard Naudin, pour établir le diplôme Olympique fut suggéré par la Direction des Beaux-Arts. Il en fut établi 10.700 exemplaires et nécessita la création d’un atelier de calligraphie pour la personnalisation du document.

    Diplôme Olymlpique

  • (4) Axelle Davadie, conservateur de la filière des sculptures au C2RMF (Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France), a cosigné le chapitre « Sport antique, sport moderne : quelle continuité ? » in « Sport ! Quand les musées font équipe », éditeur Somogy – Editions d’Art (octobre 2009).
  • (5) Si le baron de Coubertin était favorable à la réalisation du projet de la Manufacture de Sèvres pour commémorer les J.O. de 1924 à Paris, celui-ci était opposé à ce qu’un trophée soit remis par les pays accueillants les J.O. aux vainqueurs des épreuves sportives. Il venait d’en faire interdire le principe dans les règlements du CIO. Mais le projet du département de la Seine et de la ville de Paris était trop avancé pour l’empêcher. Il fallut modifier à nouveau les règlements pour que cette nouvelle mesure ne s’applique qu’après les J.O. de 1924. Les vases de Guillonnet sont donc les derniers trophées que les pays accueillants les J.O. ont pu offrir aux athlètes vainqueurs dans leurs disciplines.
  • (6) Liste des glorieux titulaires français de ces vases : Cyclisme : Michard, Choury, Cagnot, Blanchonnet, Wambst, Homel ; Escrime : Ducret, Gaudin, Cattiau, Coutrot, Jobier, Buchard, Tainturier, Labattut, Lippmann, Liottel ; Natation & Waterpolo : Deborgie, Delberghe, Desmettre, Dujardin, Mayaud, Padou, Rigal ; Gymnastique : Seguin ; Poids et haltères : Rigoulot et Decottignies ; Lutte gréco-romaine : Deglane ; Tir : Coquelin de Lisle. Frantz Reichel qui en rédige le compte-rendu pour le Figaro du 17 janvier 1926 écrit : « Une assistance de sportifs, ennemis des vaines parades, mais épris des sévères et énergiques efforts, applaudirent avec une sincère émotion et une admiration de connaisseurs ceux qui, dans l’ardente, âpre et rude lutte des compétitions olympiques ou internationales, avaient si brillamment et si vaillamment représenté la France, ou fait honneur au pays dont ils étaient les champions ». Paul Bénazet, Sous-secrétaire d'État à l'Enseignement Technique, eut la charge du discours et déclara : « Il serait à souhaiter que l’éducation physique et les sports jouassent dans la formation de la jeunesse moderne le rôle qu’ils jouaient dans la formation de la jeunesse antique. Les jeux n’étaient pas seulement une simple distraction, une mode, une vogue, mais une sorte de culte envers l’homme qui doit honorer, embellir, perfectionner le corps, temple de l’âme et de l’esprit ».
  • (7) Les fonds permanents du musée du Petit Palais ont été repris en partie par le FMAC (Fonds Municipal d’Art Contemporain de la ville de Paris).
  • (8) Axelle Davadie a soutenu sa thèse le 21 novembre 2015 à l’INHA (salle Ingres). Ce travail a interrogé les relations entre la victoire, la récompense et le vainqueur, dans les concours sportifs, en Grèce ancienne, du VIIIe s. av. J.-C. jusqu’à la prise de Corinthe par Mummius. Elle y étudie notamment comment la récompense et sa remise transforment l’athlète vainqueur sur le lieu même de son succès. Comment la victoire acquise et affirmée, et la récompense reçue confèrent alors au vainqueur un statut nouveau et peuvent donner lieu à un enrichissement personnel. C’est ainsi que dans sa conclusion elle est amenée à comparer les vases de Guillonnet offerts aux vainqueurs des JO de 1924 aux trophées distribués dans l’antiquité.