Peintre du sport

 Au début du XIXe siècle, les exercices de force et d’adresse étaient considérés comme de simples distractions, voire comme des passe-temps futiles. C’est la notion de l’utilité pratique du sport qui va se développer, tout au long du XIXe siècle, qui permettra aux disciplines sportives de s’imposer.

Dès 1820, un immigré espagnol, le colonel Amoros avait créé le premier gymnase civil sur Paris. Sans succès. En 1852, c’est l’Ecole Normale Militaire de Gymnastique de Joinville qui est créée, mais elle est militaire (aujourd’hui connu sous l’appellation Bataillon de Joinville). De fait, la  gymnastique contenait à l’époque des exercices d’ordre, de marches et de formations. Tous ces mouvements d’ensemble s’exécutaient sous le commandement d’un maître et impliquait de la part du gymnaste une obéissance passive, une discipline rigoureuse, un esprit militaire. C’est après la défaite de 1870 que la gymnastique va prendre son véritable essor avec pour but assigné faire du jeune français le héros qui mènera demain son pays à la victoire.

Une autre approche du sport va peu à peu monter en puissance, celle développée par l’Académie de médecine qui démontre l’importance de l’exercice du corps pour la conservation de la santé. La critique des rythmes scolaires, le nombre d’élèves par classe étaient déjà d’actualité. Mais surtout la configuration des lieux d’enseignement et conditions de travail étaient mis en cause : salles closes, gymnase fermé et les cours de récréation trop petites à l’atmosphère viciée. L’éducation de plein air était revendiquée. Fernand Lagrange (1) ou le baron de Coubertin (2) vantent l’éducation anglaise avec ses jeux de plein air et invitent leurs concitoyens à aller visiter les collèges d’Eton ou d’Harrow comme les universités d’Oxford et de Cambridge. Fernand Lagrange témoigne ainsi en 1892 : « J’ai encore devant les yeux le spectacle d’une partie de foot-ball jouée en ma présence par des étudiants de Cambridge. Nulle part je n’ai vu pareil enthousiasme et pareil entrain, pareil mépris pour la chute et les coups ». Le baron de Coubertin avait publié quant à lui dès 1888 « L’éducation en Angleterre ». A Paris, c’est l’école Monge (futur lycée Carnot) qui va adopter la première les jeux à la mode anglaise (foot-ball, tennis ou course à pied) et les intégrer dans sa pédagogie.

Ainsi les activités sportives vont se répartir entre activités naturelles (la course ou les jeux de ballon, par exemple) et les activités dites artificielles (la gymnastique). D’autres préfèreront opposer les méthodes sportives dites athlétiques aux méthodes hygiéniques.

C’est dans ce contexte que Guillonnet se voit attribué sa première commande d’Etat à l’âge de 25 ans : les décors du parloir du lycée Lakanal à Sceaux, le motif imposé étant l’introduction du foot-ball (entendre rugby) en France.

Parloir du Lycée Lakanal à Sceaux (photo d’époque)

Le lycée Lakanal est à l’époque un lycée pilote. Il y reçoit l’élite estudiantine dans un cadre exceptionnel. Ce que l’école Monge avait tenté de faire sur Paris dans un cadre limité, le lycée Lakanal le développe au milieu de parcs ou de domaines boisés propices aux jeux de plein air. L’excellence se retrouve autant dans les études que dans les activités sportives. Entre temps, le lycée Janson de Sailly à Paris, profitant de sa proximité avec le Bois de Boulogne, menait la même politique. Les challenges entre ces trois établissements allaient se multiplier et se diversifier.

Guillonnet ne semble pas avoir pratiqué de sport en dehors de la marche à pied. A Sceaux il se retrouve entouré par une jeunesse sportive avec laquelle il conservera le contact et dont certains de ces lycéens comme Jean Giraudoux (3) demeureront des amis fidèles de l’artiste.

Dès lors Guillonnet se verra entouré d’un aéropage de sportifs. Fanette Judlin-Hills (4) en témoigne ainsi « Le couple féru de sports avait une flopée de jeunes autour d’eux qu’ils appelaient leurs fils. » Elle raconte la rencontre de sa mère Noune Clergue, la future grande poétesse du Félibre, avec Robert Judlin, champion de canoë, chez les Guillonnet en 1908 : « Il y avait bien eu la rencontre d’un grand escogriffe moustachu assez impressionnant, fort sympathique, mais bien trop casse-cou pour retenir son attention. D’ailleurs quel intérêt pouvait-il y avoir à passer sa vie sur l’eau, en canoë-kayak à se faire tremper à chaque coup de pagaie. Il fallait être fada ! » … Mais « Noune découvrit la camaraderie des canotiers et prit goût aux croisières sur les rivières du bassin parisien : l’Aube, le Loing, l’Orne, La Risle jusqu’à Honfleur. » Ils se marièrent le 3 septembre 1913.

Alors que Guillonnet est, entre autre, un portraitiste il semble surprenant que les sportifs qu’il ait pu connaître n’aient pas eu leur portrait effectué par lui. Seul le portrait en pied de Jean Viaud (5), champion d’aviron en Angleterre, est répertorié à ce jour.

Portrait de Jean Viaud (collection particulière)

En avril 1901, Guillonnet accompagne le Président Loubet à Nice qui doit présider la Fête Fédérale de Gymnastique. C’est pour Guillonnet l’occasion de se lier en amitié avec les tenants des disciplines athlétiques et de s’imprégner de leur esprit militaire. Il obtiendra alors sa deuxième commande d’Etat pour immortaliser la cérémonie qui permit à « La jeunesse de France sur le tombeau de Gambetta » de commémorer celui qui s’employa au réarmement physique et moral de la France après la défaite de Sedan.

 La jeunesse de France sur le tombeau de Gambetta – Assemblée Nationale (Paris)

 Fort de ces deux commandes d’Etat représentant les deux grands courants des activités sportives il devenait très naturel au baron de Coubertin de s’entourer de Guillonnet pour honorer les Jeux Olympiques de 1924  à Paris d’un trophée digne de la France. Il réalisera le vase de Sèvre qui sera remis à tous les vainqueurs de ces jeux.

Vase des J.O. de 1924 (collection particulière)

En février 1922, Robert Guillou (6), champion d’escrime, crée la Société des peintres et sculpteurs de sport, dont le but est « d’avoir une action constante pour la propagation, la conservation et le perfectionnement de l’art sportif et de parer à l’insuffisance des individualités en s’appuyant sur des axes conjugués pour guider les efforts. » Cette société se propose de faciliter à ses sociétaires leur inspiration en leur procurant l’accès à la plupart des réunions sportives sur présentation de leur carte de sociétaire (Le Figaro du 2 février 1922). Dès la création de cette association, Guillonnet en est membre effectif. Il est entouré d’Edmond Aman-Jean, Antoine Bourdelle, Georges Desvalières, Paul Landowski et Albert Marquet.  Ils seront rejoints par André Dunoyer de Segonzac, Jane Poupelet, Jules Adler, Paul Moreau-Vauthier, Léon-Ernest Drivier, Albert Gleize et André Lhote. En mars 1924, cette association investit la Galerie G.-L. Manuel pour y présenter les œuvres de ses membres. Guillonnet y présente sa maquette de vase pour les J. O..

 Signalons aussi la profonde amitié que Guillonnet entretiendra avec un grand artiste et grand sportif, Robert Linzeler (7). Guillonnet sera son illustrateur lors de la parution de ses poèmes de guerre, publiés d’abord dans la revue de Funk-Brentano « La Guerre des Nations » puis publiés après-guerre en recueil avec de nouvelles illustrations de Guillonnet. De son côté Linzeler produira pour le compte du Crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie la médaille pour ses « Mort pour la France » que Guillonnet dessina.

L’étude de la production picturale de Guillonnet révèle que celle-ci est essentiellement axée sur les sports de loisir. Une série de tableaux est à ce titre symbolique de ces choix : « Les sports des quatre saisons ».

Les sports des 4 saisons – (collection particulière)

 Pour illustrer les quatre saisons, Guillonnet choisit les sports de glisse pour l’hiver ; le golf pour le printemps ; les sports nautiques pour l’été et la chasse à courre pour l’hiver.

Etudes pour Les sports des 4 saisons – collection particulière)

 Pour Guillonnet il n’y a pas de tableau mineur et tous ses tableaux font l’objet d’études successives. Peintre du mouvement il éprouve le besoin d’étudier la position de ses personnages en nus pour mieux en dessiner la musculature.

S’il a choisi le golf dans cette série, il aurait pu tout autant choisir le tennis, sport de loisirs par excellence. Le 23 mai 2009, à l’occasion de l’Open international de tennis de Roland-Garros, le Figaro Magazine publie un article autour des artistes et du tennis. Pour l’écriture de celui-ci, la journaliste Pauline Simons a interrogé l’experte à l’Hôtel des ventes de Drouot (Paris), Françoise Lepeuve. Ce qui lui permet de citer certaines signatures qui attirent les collectionneurs : Karl Hagenauer, Raymond Templier et « illustrant avec beaucoup d’élégance la vie sur les courts, le peintre Octave Guillonnet ».

Cet article reproduisait une œuvre de Guillonnet vendue par les commissaires-priseurs Kahn-Dumousset sous le titre « Match de tennis dans un parc, arbitré devant public » au prix de 10.000 € (au marteau).

La partie de tennis (Musée National du Sport) HsT 59*30cm (1930)

 Le catalogue de cette vente reproduisait en première page un détail de l’œuvre :

Il existe de nombreuses peintures de Guillonnet autour du Tennis. Une de ces peintures réalisée en 1924 a été acquise par le musée des Beaux-Arts de Dijon.

La partie de tennis (Musée des Beaux-Arts de Dijon)

 En 1934, Guillonnet présente au Salon des Artistes Français son carton pour la réalisation d’un vitrail intitulé « Tennis à Wimbledon ». Cette œuvre n’est pas localisée et nous n’avons pas trouvé de visuel qui la représente. Toutefois, signalons que dans les albums photographiques du peintre figure la photo d’un tableau réalisé en 1933 intitulé également « Partie de tennis à Wimbledon » et localisé à Philadelphie. Manifestement, il ne s’agit pas du carton de vitrail présenté l’année suivante.

 Partie de tennis à Wimbledon (photographie d’époque)

 Un coup de raquette bien appliqué exige la mise en action du corps tout entier. C’est la somme d’une série d’efforts qui se développent à la fois dans le poignet, le bras et l’épaule, dans la colonne vertébrale et les jarrets. Il faut y joindre les mouvements qui précèdent et préparent ce coup de raquette, c’est-à-dire les changements d’attitude du joueur. Guillonnet, peintre du mouvement, va privilégier la représentation des matchs en double pour multiplier ses acteurs et pouvoir mieux fixer les différentes postures de ses joueurs.

Après le tennis, Guillonnet aimait à peindre les promenades au fil de l’eau. Robert Judlin et Jean Viaud ont certainement eut leur rôle dans cette source d’intérêt :

Etudes (collection particulière ou photo d’époque)

 Ainsi, lorsque Guillonnet doit représenter l’Angleterre pour les décors de la Casa Amarilla de Caracas au Venezuela, à la fin des années 20, ce sont les joutes nautiques qui opposent les étudiants des universités d’Oxford et de Cambridge qui l’inspirent pour caractériser ce pays. Guillonnet a été à bonne école avec le baron de Coubertin.

L’Angleterre – décors pour la Casa Amarilla (Lithographie d’époque – CIAC Carros)

 Viennent ensuite les sports équestres dont la chasse à courre est une des disciplines.

Ascot Race – (collection particulière)

Et c’est avec une promenade à cheval que Guillonnet a fait dernièrement l’actualité. En effet, en 2013, pour décorer sont nouveau magasin de Hong Kong, le grand couturier américain Ralph Lauren a choisi dans ses collections d’art une œuvre de Guillonnet pour la reproduire sur toute sa façade.

 Magasin Ralf Lauren de Hong-Kong inauguré en 2013 (vue de jour et de nuit)

 

Notes:

  • (1) Fernand Lagrange (1845-1909) est un médecin physiologiste dont les expertises sont sollicitées régulièrement par les différents ministères. Il publie en 1888 son ouvrage « Physiologie des exercices du corps » qui sera couronné par l’Académie de médecine.
  • (2) Baron Pierre de Coubertin (1863-1937) est un pédagogue français fortement influencé par l’hygiène de vie anglo-saxonne. Il a fortement milité pour le développement des activités sportives au sein de l’Instruction publique. Il crée, en 1888, un « Comité pour la propagande des exercices physiques dans l'éducation » et met en pratique ses théories au sein de l’Ecole Monge (futur Lycée Carnot) à Paris. Il  publie cette année là son premier ouvrage au titre évocateur : « L’éducation en Angleterre ». En 1889 il intègre l'Union des sociétés françaises de sports athlétiques (USFSA). Le bouclier de Brennus
    Trophée du championnat de France de Rugby
    Dessiné par le baron de Coubertin,
    Travail d’orfèvre de Charles Brennus lequel est
    Cofondateur de la Fédération Française de Rugby.
    (USFSA). Il se consacre ainsi au rugby en arbitrant, entre autre, la finale du premier championnat de France (1892), la Fédération française de Rugby étant une section de l’USFSA. Il est le rénovateur des Jeux olympiques de l'ère moderne en 1894 et fondera le Comité International Olympique, dont il est le président de 1896 à 1925.
  • (3) Jean Giraudoux (1882-1944), est écrivain et diplomate comme Paul Morand dont il sera le précepteur. Brillant étudiant il intègre en 1900 en tant que boursier le lycée Lakanal de Sceaux en classes préparatoires. Il animera le Club Guillonnet pendant que ce dernier est en Algérie au titre de sa bourse de voyage. Il publie en 1928 « Le sport » chez Hachette dans la collection « Notes et maximes ».
  • (4) Témoignage de Fanette Judlin-Hills dans ses mémoires « Une enfance partagée de Carros aux Saintes-Marie-de-la-Mer » (Editions Equinoxe – octobre 2016 – collection Mémoires du Sud). Fanette Hills est la fille de la poétesse du Félibre, Noune Judlin et du champion de canoë Rober Judlin, lequel sera également un cavalier émérite que Guillonnet pris souvent comme modèle.

  • (5) Jean Viaud (1896-1948) est le fils du célèbre horticulteur de Poitiers Jean Viaud-Bruand. Il fut envoyé par son père en Angleterre pour y poursuivre ses études et acquit le titre de champion avec son équipe à l’occasion des compétitions d’aviron entre les universités d’Oxford et de Cambridge. Il fit la guerre de 14-18 et il servit de modèle pour la sculpture des frères Martel au dos du monument aux morts de St Gil Croix de Vie en Vendée (soldat de droite). Héros de la résistance pendant la seconde guerre mondiale, il s’évada d’un des sièges de la Gestapo situé avenue Foch à Paris.


    Monument aux morts de St Gil Croix de Vie (Vendée) avec détail

  • (6) Robert Guillou (1887-1965) est à l’origine un champion sportif (disciplines : escrime puis tir au pistolet). Il est vice-président de « L’Escrime Club » à Paris et sociétaire à « L’Assaut au Pistolet » à Paris. Enfin il a été directeur littéraire de "Sport et santé". Les lettres n’étant pas incompatibles avec le sport, il est aussi homme de lettres (auteur en 1918 de « Léon Daudet, son caractère, ses romans, sa politique ») ainsi que critique d'art (auteur en 1948 de « L'Art invincible » et en 1949 de « A la recherche de l'art »). Il fut le Président de l'Association des critiques d'art en 1943.

  • (7) Robert Linzeler (1872-1941) a le même âge que Guillonnet. Il est artiste joailler-orfèvre à Paris, rue de la Paix. C’est aussi un très grand sportif en voile. C’est lui qui dessine le trophée de la Coupe internationale du Cercle de la Voile de Paris (One Ton Cup), une compétition créée en 1899. Il fut médaillé d'argent de voile aux Jeux olympiques de 1900. En 1927 c’est Robert Linzeler qui sera chargé par Pierre Lafitte (principal sponsor de la Fédération de Golf) de créer le nouveau trophée challenge de la Coupe Femina.

  • (8) Article du Figaro magazine du 23 mai 2009 :