Hôtel de ville de Paris

L’hôtel de Ville de Paris avec ses 2.300 m2 de salons de réception peut être assimilé à un véritable musée. Il ne reste plus aucun pan de mur à décorer depuis 1914. Aussi, parmi les 30.000 m2 et les 7 kms de couloir, certaines pièces se sont rajoutées aux décors.

Ce sont près de 100 peintres et 250 sculpteurs qui ont participés à tous ces décors. Les différents salons sont décorés par l’apport de nombreux artistes. Rares sont les pièces qui soient consacrées à un artiste unique.

Salon d’histoire Jean-Paul Laurens (photo Françoise Masson)

Parmi ceux-ci et ouverts au public il y a les salons Jean-Paul Laurens et Puvis de Chavanne.

Vestibule Puvis de Chavannes

Et parmi les salons privés, ceux d’Adolphe Willette et de Jules Cheret.

Salon Jules Chéret

 

C’est Guillonnet qui obtint la dernière commande du Conseil de Paris pour décorer à lui seul une salle, celle des Cariatides de l’Hôtel de Ville de Paris.

C’est par une délibération du 6 avril 1925 approuvée le 4 juin 1925 que Guillonnet obtient la décoration de la salle des Cariatides pour une somme de 40.000 francs.

Raymond Escholier réagit ainsi dans La Dépêche de Toulouse (1) : « Le procès des peintures décoratives de l’Hôtel de ville parisien n’est plus à faire. A force de vouloir satisfaire le plus grand nombre de demandes possible, on est arrivé à partager tel salon entre dix ou vingt artistes. Coûteuse et scandaleuse cacophonie. Depuis quelques temps cependant on est revenu au sage principe de confier à un seul artiste la décoration d’une salle. Nous y avons gagné le salon Willette et le salon Chéret. A M. Guillonnet a été dévolu la salle des Cariatides, fort malaisée à décorer, avec sa lourde « pâtisserie », ses « cariatides », ses galeries à balustres, ses écoinçons et ses voussures. »

Tribune de la salle des Cariatides

Cette salle se situe au 2ème étage en aplomb du hall d’entrée d’honneur de la mairie de Paris.

Plan du 2ème étage de l’Hôtel de ville situant la salle des Cariatides

Cette salle, munie de balustrades qui se font face, donne sur les deux escaliers monumentaux (qui partent de part et d’autre du hall d’entrée) et qui permettent l’accès aux deux premiers étages (huit mètres de dénivelé par étage). Ces deux ouvertures apportent à cette salle un volume considérable, malgré sa surface raisonnable.

Escaliers d’honneur avec en surplomb de son centre la salle des Cariatides (photo Françoise Masson)

Lorsque les décors furent réalisés par Guillonnet et avant leur marouflage sur les voussures et les tympans, la Municipalité de Paris organisa du 7 au 14 janvier 1928 l’exposition de toutes les peintures dans la grande Salle des fêtes, attenante à la salle des Cariatides.
L’Illustration du 7 janvier 1928 accueille l’évènement ainsi : « Depuis longtemps on n’aura vu un ensemble décoratif aussi important. La guerre a interrompu les travaux somptuaires de l’Etat et de la Ville. L’occasion est devenue rare pour nos artistes de réaliser des compositions à grands développements où se puissent manifester leurs dons d’invention, de rythme. Aussi faut-il se féliciter de voir la tradition se renouer.
« La Ville de Paris s’est résolue à achever la décoration de l‘Hôtel de Ville. Celle-ci a été commencée aux environs de 1885. On sait comment elle fut conçue et menée. Ce fut le système des petits paquets, démagogiques par excellence, sans plan d’ensemble, pour favoriser le plus d’artistes possible désignés par voie de concours ou choisis dans toutes les écoles, tous les partis. Aux uns, aux autres, étaient confiés, au hasard des talents, le plafond,

les voussures, les parois, les pilastres. Chacun travaille de son côté, sans tenir compte des sujets, de la conception, de l’ordonnance. Aucun lien entre eux. Ils font de leur mieux ; il leur manque l’autorité d’un Le Brun. Mais l’individualisme du dernier siècle se serait-il soumis à une discipline ? Côte à côte voisinent Benjamin Constant, Aimé Morot, Gervex ; ailleurs Cormon, Jules Lefebvre, Bonnat et Léon Glaize, ou encore Flameng, Chartran, Maignan et Carrière. J-P. Laurens, Puvis de Chavannes, Georges Picard sont mieux partagés. Mais, tout de même, cette entreprise, la plus vaste de la Troisième République, n’échappe pas à une incohérence qui a ruiné l’effort considérable dans lequel s’étaient unis les artistes les plus en renom de la fin du dix-neuvième siècle.
« Les services des beaux-arts de la Ville, convaincus de l’erreur commise autrefois, reviennent à une conception plus logique de l’ensemble décoratif. Une grande salle avait été jusqu’à ce jour réservée : la salle des Cariatides, celle à laquelle aboutissent les deux grands escaliers qui précède la galerie des Fêtes. Son décor a été confié tout entier à un seul artiste, M. O. Guillonnet. Il vient d’être terminé et, après une exposition publique durant quelques jours, à l’Hôtel de Ville même, il va être marouflé.
« M. O. Guillonnet a un avantage sur la plupart de ses prédécesseurs, celui d’être un décorateur. Le lycée Lakanal possède de lui une grande toile célébrant les sports. Le Moulin de la Chanson, de charmantes et ingénieuses compositions. On n’a pas oublié les grands panneaux qui ornaient la cour des Métiers à l’Exposition de 1925, pas plus que les pages décoratives, motifs, encadrements qu’il composa à diverses reprises et avec tant de succès pour nos Noëls. Il travaille surtout aujourd’hui pour les hôtels particuliers du Brésil, du Venezuela. C’est de la bonne propagande française.
« Pour la salle des Cariatides, il n’a pas commis la faute de traiter les parties à décorer en tableaux. Il a sagement adopté un thème de figures et motifs ornementaux en camaïeu vert, violet et or sur un fond d’argent. Cette harmonie sobre se lie avec l’architecture, remplit pleinement le but qui est de faire avec elle un tout, d’être pour elle un enrichissement sans la méconnaître. Le thème choisi par l’artiste, ce sont les grands Bonheurs et les petites Joies, les premiers remplissant les voussures, les secondes décorant les tympans

« Les motifs du bonheur ont pour thèmes :

  • - le Bonheur de l’amour et de la jeunesse
  • - le Bonheur de la pensée
  • - le Bonheur des jeux
  • - le Bonheur de l’accueil
  • - le Bonheur de la danse
  • - le Bonheur des arts
  • - le Bonheur de la famille
  • - le Bonheur de la science

 « Et, pour les Joies, celles qui sont l’apanage de l’enfance :

  • - la Joie de l’eau
  • - la Joie de l’air
  • - la Joie de l’hiver
  • - la Joie de la ronde
  • - la Joie d’être insupportable
  • - la Joie du soleil
  • - la Joie de se bien porter

« Mais n’attachons à ces sujets qu’une importance relative. Ils ne sont qu’un prétexte à l’arabesque des lignes, au groupement des formes dans l’action, à une cadence de scènes heureuses. Cet ensemble clair, harmonieux ne produira tout son effet que lorsqu’il se déroulera à 7 mètres de hauteur, comme une frise, accompagné des motifs ornementaux conçus pour l’encadrer. — J. B. »

Vue générale

 Le bonheur de la danse

 Le bonheur de la science

 Le bonheur de la famille

 Le bonheur des arts

Le bonheur de la pensée

Le bonheur de l’accueil

Le bonheur et l’amour et de la jeunesse

Le bonheur des jeux

 La joie de bien se porter

 La joie du soleil

La joie de l’air

La joie de l’eau

Lecture pour tous nous fournit ces visuels complémentaires :

 La joie de l’hiver

 La joie d’être insupportable

Enfin, La revue La Renaissance nous fournit ces derniers visuels :

 Etude en nus pour

 La joie de la ronde

Gustave Kahn (2) dans son article sur O.D.V. Guillonnet paru dans La Renaissance d’octobre 1927 (n° 10) écrit : « La décoration que peint Guillonnet à l’Hôtel de Ville pour la salle des Cariatides en camaïeux bleus, verts et violets, rehaussés d’or et d’argent, coupés de tympans aux couleurs plus chaudes, figure des nus, des jeux païens.
« L’ensemble comprend quinze grands panneaux, qui trouvent place dans l’ordonnance architecturale, place prévue, ultime place, puisque l’oeuvre de Guillonnet termine les nombreuses décorations picturales de l’Hôtel de ville.
« Les thèmes de ces panneaux de tons camaïeux pleins de fraîcheur et de juvénilité, sont pris dans la joie universelle : joie de la famille, joie de l’étude, joie du travail, joie de la danse, joie du sport. Le mérite de cette oeuvre considérable est non seulement dans l’heureuse harmonie de toutes ses parties, les unes par rapport aux autres, dans la douce orchestration des couleurs, mais il est encore dans la volonté et la dilection qu’a mises Guillonnet à donner à sa grand’Ville une sorte de synthèse de son propre talent. »
Dans Mercure de France du 1er février 1928, Gustave Kahn rend compte de l’exposition de ces toiles dans la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville de Paris en janvier 1928 :
« Une grande salle à l’Hôtel de Ville, la salle de Cariatides, sera ornée d’une décoration de Guillonnet. Les panneaux ont été exposés quelques jours à la salle des Fêtes, afin qu’on les pût voir avant les travaux assez longs de marouflage et de mise en place.
« La tradition d’art et la manière aussi de Guillonnet devaient l’amener à un travail décoratif de cette importance. Depuis longtemps, depuis l’invasion si tumultueuse et en même temps ordonnée qui le rendit, très jeune, notoire, Guillonnet a toujours cherché dans sa peinture l’aspect ornemental. Cela n’empêche point qu’il ait donné une large série de portraits, les
uns peints, les autres dessinés (dessins rehaussés, au blanc et noir nourri de touches colorées très discrètes), qui sont d’excellentes pages de vérisme et frappantes d’intuition du modèle ; on en pourrait donner en exemple le portrait d’Adolphe Tabarant. Mais capable de vérisme, pouvant aussi réaliser la peinture d’histoire, Guillonnet est surtout attiré par la présentation du Symbole décoratif qu’il manie avec une rare diversité.
« On se souvient de sa série moderniste, décoration d’une paroi de la Cour des Métiers, avec le décor magnifié d’une salle de spectacle, d’un grand magasin, d’une pelouse de sport, peuplés de figures de danseuses, de spectatrices, d’acheteuses d’une étonnante vérité, diaprant de réalités élégantes la fantaisie du décor. D’autres séries ont porté eu Amérique, en des palais du Venezuela et du Brésil, la présence et ce souvenir de merveilles de Paris ou de Versailles.
« Nombre de tableaux de chevalet de Guillonnet répètent autour de rondes de danseuses, de dialogues de jeunes femmes, de concert champêtres, le charme du jardin à colonnades fleuries que l’artiste s’est créé à Garches, en marge la transcription de ses rêveries.
« Dans sa série de la salle des Cariatides, Guillonnet applique un système personnel, et neuf chez lui, de décoration. Le parti pris principal est d’établir une harmonie colorée restreinte pour atteindre à plus d’intensité, aussi peut-être pour différencier sa peinture décorative d’une peinture mobile.
« Un autre parti pris est d’entourer le panorama, la page où des figures, sur fond de paysages, doivent symboliser des sentiments, d’un encadrement purement décoratif et surtout floral. La richesse de tons de ce cadre aux arabesques très cherchées et trouvées, projette et stylise les figures des panneaux.
« Le peintre réduit sa palette à quatre tons, bleu, vert, violet, or. Les colorations des panneaux par le dosage et la mise en place des tons contrastent très heureusement. Ici le violet ne jouera qu’un rôle discret, ailleurs il constituera la dominante d’un coin de tableau. Ici quelques points d’or seulement, ailleurs la pluie d’un feuillage tout doré sur les nus d’une légère évocation d’idylle antique, sicilienne et grecque.
« Le thème de la décoration juxtapose les bonheurs et les joies de la vie. Les bonheurs sont les impressions de cérébralité, musique, peinture, sculpture, poésie ; c’est aussi la vertu familiale, c’est aussi la danse. Les joies viennent de la nature, du ciel clément, du libre exercice des muscles sous la sérénité du ciel. Le peintre y associe l’hiver où les enfants ont tant de plaisir à cribler de boules de neige le bonhomme de frimas où ils ont comprimé tant de flocons légers.
« La décoration comporte une douzaine de panneaux, tous concordants dans leur diversité et coïncidant, dans l’intérêt décoratif, très harmonieusement. »
Enfin Raymond Escholier, déjà cité, concluait : « M. Guillonnet s’en est tiré grâce à beaucoup de simplicité dans la conception et l’exécution. Il a renoncé aux prestiges colorés de sa palette et ce sont de sobres camaïeux des danses, des jeux, des sports, des belles filles évoluant dans du vert et du bleu, qui vont désormais orner le salon des Cariatides. Une réussite. »
Voici la salle des cariatides telle qu’elle est aujourd’hui avec les emplacements des toiles marouflées de Guillonnet qui sont marqués pour l’exemple :

Et voici une étude pour ces décors qui fut proposée aux enchères et qui donne une bonne idée de ces décors avec leur mise en place :

Etude pour la mise en place des décors de la salle des Cariatides (collection particulière)

Que sont devenus ces décors et pour quelles raisons ceux-ci ont été décollés ?

Aucune des personnes interrogées à l’Hôtel de Ville ne possède les réponses à ces questions et la presse consultée ne semble pas en avoir rendu compte. Il ne semble pas plus que cette décision fut prise au cours d’une délibération du Conseil municipal. Ce décrochage a vraisemblablement été effectué au début des années 50 (1952 ou 1953 peut-être). A l’époque, c’était le Préfet de Paris qui remplissait les fonctions du maire. Alors, décision arbitraire du préfet ou de ses services techniques ?

Notes :

  • (1) La dépêche de Toulouse (février 1928).
  • (2) Gustave Kahn est un critique d'art et un poète. Il eut un rôle important au sein du mouvement symboliste. Il est l’auteur de biographies telles que Boucher (1905), Rodin (1906), Fragonard (1907), Fantin-Latour (1926), faisant la part belle aux hommes de sa propre école avec Symbolistes et Décadents (1902), Silhouettes littéraires (1925) ou Les Origines du symbolisme (1939). Egalement romancier, il écrit notamment des contes et des poèmes à sujet juif ou oriental : Contes juifs (1926), Vieil Orient, Orient neuf (1928), Images bibliques – poèmes (1928) ou Terre d'Israël (1933), ayant souvent leur source dans la vague de persécutions antisémites qui affectèrent très péniblement l'écrivain. Amis des artistes-peintres, nombreux sont ceux qui firent son portrait. Guillonnet en fit plusieurs de lui à différentes époques et en présenta certains au Salon des Artistes français, en 1921 et en 1933. Gustave Kahn utilisa le portrait fait de lui par Guillonnet en 1921 pour illustré son recueil de poèmes « Images Bibliques ».

 Portrait de Gustave Khan (1921)
Illustrant « Images bibliques »

 Portrait de Gustave Kahn (1933)
Collection du Musée des Beaux-Arts de Metz